A la campagne, la Chine cultive ses vieux démons

1 février 2009

Mao avec des paysans à Kwantung
Album : Mao avec des paysans à Kwantung
Quand le Grand Timonier montrait l'exemple en allant à la rencontre de la paysannerie, la Chine entière lui emboîtait le pas... de gré ou de force. Et si ce qui était vrai hier le redevenait aujourd'hui?
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En Chine, on apprend que l’université du Sud-Ouest, située à Chongqing, a décrété que tous ses étudiants de dernière année partiraient, de gré ou de force, dans les régions pauvres du pays pour y faire un stage de six mois comme enseignant.

Cette info, relayée par Pierre Haski, journaliste, sinologue et fondateur de Rue89.com, suscite, vous vous en doutez, l’indignation de la population estudiantine concernée qui voit ressurgir le spectre de la rééducation à la campagne voulue par Mao-Zedong il y a 40 ans et que l’écrivain Dai Sijie a racontée dans son chef d’œuvre Balzac et la petite tailleuse chinoise (Paris, Gallimard. 2000). Les motivations sont certes tout autres, il ne s’agit plus ici de reconquérir un pouvoir dont Mao avait été écarté après le désastre du Grand Bond en avant, mais bien de faire face à un grave problème: le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur. Ils seront en effet 6 millions en 2009 qui ne trouveront pas de travail, car l’accès aux hautes écoles, voulu par les autorités a largement dépassé le taux de croissance annuel du pays et la crise mondiale à laquelle la Chine est durement confrontée n’arrange pas les affaires. Aussi espère-t-on qu’en exilant ces étudiants dans les régions pauvres du Sichuan ou du Xinjiang, quelques opportunités d’emplois verront le jour.

Demeure néanmoins le caractère coercitif de cette mesure qui perpétue, à son corps défendant peut-être, la haine viscérale qu’une dictature entretient toujours avec les intellectuels. La régénération par la campagne, qui anéantira l’élite chinoise sous Mao, fut le propre de la Russie soviétique qui envoyait chaque année sa jeunesse dans les kolkhozes, durant les mois de septembre et d’octobre; ce fut le propre de la révolution khmère qui déplaça sa population urbaine dans l’arrière-pays ; c’est le propre de la Corée du Nord qui consacre aujourd’hui encore un jour par semaine à la saine émulation de sa population par la culture agraire. Dans l’Allemagne nazie enfin, la campagne était le berceau de l’âme allemande, on y cultivait l’esprit intergénérationnel, le culte de la terre et l’autarcie alimentaire rendue nécessaire par la guerre.

On ne compte plus à cet égard les peintures de propagande qui, d’une dictature l’autre, se ressemblent à s’y méprendre : l’esthétique totalitaire est en effet la même dans chaque pays, car toute dictature assigne à l’art la même fonction : « transformer la sèche matière première de l’idéologie en un combustible d’images et de mythes » (Igor Golomstock, L’art totalitaire, Paris, Editions Carré, 1991). De l’Allemagne à la Chine, de l’URSS à l’Italie fasciste, ce sont toujours des jeunesses éclatantes de santé qui se retroussent les manches, tout à la joie du labeur, sur fond de terres arables au-dessus desquelles trône un soleil radieux. Ici, c’est Mao qui donne le premier coup de bêche, là Staline ou encore Kim-Il-Sung. La pénibilité du travail est gommée ou alors elle est accentuée et c’est l’esprit de groupe qui est mis en valeur et l’on voit le grand-père, le père et le fils s’arcbouter héroïquement sur la terre de leurs ancêtres. La plupart de ces tableaux ne sont ni signés ni datés, car ils évoquent l’intemporel et ils ne doivent jamais flatter l’ego de leurs auteurs. Comme ils n’ont aucune valeur intrinsèque, on peut à loisir les retoucher si d’aventure la personnalité qui figure aux côtés du Timonier, du Petit Père des Peuples, du Conducator, du Duce, du Führer ou du Leader Massimo, tombait en disgrâce.

Les étudiants chinois ont raison de protester : plus que la corvée et l’exil, c’est bien l’écho résurgent de ces années de plomb qui ne doit pas se répéter.

Vous pouvez voir un florilège d’art totalitaire vantant les mérites de la vie au grand air en consultant l’album ci-dessus. Et réécouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

Paul Virilio et l’université du désespoir

25 janvier 2009

Dali, Le torero hallucinogène (1968-1970)
Album : Dali, Le torero hallucinogène (1968-1970)
Que voit-on? La Vénus de Milo ou un toréador? Une crique de Port-Lligat ou un taureau? Tout!, répond Dali qui enseigne la bipolarité des choses, de même que Paul Virilio enseigne qu'il n'y a pas de progrès sans catastrophe.
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Le krach boursier, dont nous ne finissons pas d’endurer les conséquences, remet en selle un philosophe français et urbaniste de renom, Paul Virilio qui a fait les gros titres des médias la semaine dernière. Depuis bientôt trente ans en effet, Paul Virilio s’interroge sans relâche sur la notion de progrès qu’il résume d’une formule lapidaire : « Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille. »

Cette formule lapidaire, empruntée à Hannah Arendt, Virilio l’illustre avec la même brutalité concluante : « Construire l’Airbus A320 qui accueillera 1000 passagers, c’est préparer le crash à 1000 morts, de même qu’en inventant le chemin de fer, on a inventé le déraillement ou qu’en armant le Titanic, on a scénarisé le naufrage à 1480 morts. Avec le krach boursier, on atteint une nouvelle dimension, puisque, à la différence d’un déraillement ferroviaire localisé en un lieu donné, la catastrophe est cette fois mondiale. »

Si la philosophie de Paul Virilio était une œuvre d’art, je la verrais bien jaillir du ciseau de Gian Lorenzo Bernini qui sculpta entre 1647 et 1652 la célèbre « Extase mystique de Sainte-Thérèse d’Avila » où s’unissent et se confondent sur le visage de la religieuse carmélite le plaisir et la douleur. Ou alors je verrais cette pensée circonscrite dans les innombrables allégories de la vanité que des peintres, comme Otto Dix, ont représentée sous les traits d’une jeune et belle demoiselle qui se pâme devant un miroir et voilà que le miroir renvoie l’image d’une vieille femme décatie, aux seins flasques, au sourire édenté, à la peau rassie comme parchemin de chasse au trésor. Ou alors, je l’imaginerais bien dans les portraits de « Napoléon Ier dans son cabinet de travail », exécuté en 1812 par Jacques-Louis David : Napoléon est à l’acmé de sa gloire, on le voit, rédigeant le code civil censé régir la paix de son empire, et cependant la désastreuse campagne de Russie l’attend, où il s’embourbera, lui, ses hommes et ses illusions ; Napoléon n’a jamais été aussi puissant, on le voit à l’ors de son cabinet de travail, mais David l’a représenté joufflu, pansu, fatigué, ayant déposé son baudrier et son épée sur la chaise, comme Vercingétorix le fit jadis aux pieds de César.

Virilio ressemble à ces maîtres incontestés de l’oxymore qui ont su saisir la bipolarité du monde et l’ont investie avec leur plume, leur ciseau ou leurs pinceaux. Virilio appelle de ses vœux la création d’une université du désespoir, à la fois musée et observatoire des accidents majeurs où nous apprendrions à faire face aux catastrophes potentielles, en procédant à de véritables crash-tests… Or cette université du désespoir est toute l’œuvre de Salvador Dali qui se qualifiait de grand paranoïaque lucide et constructif. Son œuvre tout entière s’articule autour d’un amour incassable envers sa femme Gala et le refus autoritaire et inflexible de son père envers cette union. Sur une toile des années 60, intitulée le « Torero hallucinogène », on peut voir Gala dans les eaux limpides de la mer, le long des criques de Port-Lligat. Et soudain ces criques se métamorphosent en un taureau menaçant, cependant que sur la même toile encore, une délicate Vénus de Milo compose en même temps le visage menaçant d’un toréador mortifère.

Vous pouvez voir les œuvres citées de Bernini, Dix, David et Dali en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

 

Contre Internet qui la devance, la presse écrite doit produire du sens

18 janvier 2009

Wassily Kandinsky, Composition VI (1913)
Album : Wassily Kandinsky, Composition VI (1913)
Condamnés par la photographie triomphante au XIXème siècle, les peintres se sont détournés de la réalité et ont percé une nouvelle voie, celle de l'abstraction. Menacé par Internet, la presse traditionnelle fera-t-elle aussi bien?
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Une statistique vient juste de nous apprendre qu’en 2008, et pour la première fois, les Américains, désireux de se tenir au courant de l’actualité nationale et internationale, ont davantage consulté Internet que la presse traditionnelle. Et si l’on en croit les prédictions les plus pessimistes, la mort du journalisme classique est annoncée à brève échéance.

Et c’est précisément sur le Net que je suis allé chercher ces informations, auprès de www.observatoiredesmedias.com et sur www.samsa.fr, le site du journaliste Philippe Couve, spécialisé dans l’exploration du web. Philippe Couve évoque même les 5 phases rituelles de la décrépitude du papier journal :

1.       Le déni : « Internet et les blogs, c’est juste un effet de mode, ça va passer. »

2.       La colère : « les blogueurs ne sont pas des journalistes, on ne peut pas comparer. »

3.       Le marchandage : « les gens vont s’abonner pour avoir accès à une information de qualité. »

4.       La dépression : « le journal prépare un nouveau plan social, nous allons tous perdre notre boulot. »

5.       L’acceptation : « les choses ne sont plus comme avant, mais le monde ne s’arrête pas de tourner. »

Une réflexion tout aussi alarmiste avait été distillée il y a 4 ans par Christian Caujolles. Le directeur de l’Agence Vu s’était en effet demandé si le tsunami qui avait ravagé les côtes indonésiennes en décembre 2004 ne sonnait pas le glas du photojournalisme. En effet, la grande majorité des clichés qui devaient nous révéler pratiquement en direct l’ampleur de la catastrophe, avaient été saisis par des touristes amateurs, propriétaires de caméscopes et de téléphones portables. Leurs images, immédiatement relayées par Internet, avaient devancé les reportages professionnels commandités par la grande presse internationale. Pour Caujolles, cette réalité « contraint les photographes [professionnels] à se rendre indispensables en produisant du sens. » Produire du sens… On pourrait appliquer cette exhortation de la dernière chance à la presse écrite, laquelle devrait prendre exemple sur les arts plastiques.

Dans le dernier quart du 19ème siècle en effet, les portraitistes, les silhouettistes, les caricaturistes et les graveurs chez qui l’on avait coutume de se rendre pour se faire tirer le portrait ou qu’on emmenait avec soi en voyage, furent ruinés par l’émergence d’une technique de reproduction rapide, fiable, convaincante et bon marché, la photographie précisément… Alors que Nicéphore Niepce avait eu besoin en 1826 d’un temps de pose d’une journée pour réaliser la première photographie de l’histoire, voilà que les célèbres appareils Kodak que George Eastman met en vente en 1888, avec pour slogan publicitaire le célèbre « You press the button, we do the rest » approchaient déjà de l’instantané photographique.

Contraints dès lors de fermer boutique et de percer un nouvel avenir pour les arts plastiques, les peintres et autres petits maîtres ruinés creusèrent alors un sillon ténu, aventureux, incompris au départ, mais qui allait fonder le vingtième siècle, lui ouvrir des perspectives spirituelles, cosmogoniques infinies et somptueuses, je veux parler du sillon étincelant de l’abstraction.

Vous pouvez voir la première photographie de l’histoire ainsi que la première peinture abstraite de l’histoire, en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Epsace 2, en cliquant sur le lien suivant: www.rsr.ch

 

 

 

Tintin a 80 ans… et 25 ans de polyester!

12 janvier 2009

Tintin noyé dans une expansion de polyester
Album : Tintin noyé dans une expansion de polyester
On fête ces jours-ci le 80ème anniversaire de la première apparition de Tintin dans le Petit Vingtième. Si l'on en croit l'ultime case de l'album inachevé de Hergé, L'Alph Art, Tintin serait mort il y a vingt-cinq ans, coulé dans une oeuvre d'art...
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Comme le rappelle le magazine français « L’Express », « c’est le 10 janvier 1929 que le plus illustre personnage de la bande dessinée belge fit son apparition dans Le petit Vingtième, supplément hebdomadaire d’un quotidien ultra-catholique bruxellois, Le Vingtième siècle. » On y voyait Tintin sur le marchepied d’un wagon en partance pour l’URSS. Depuis, les 24 albums de ses aventures se sont vendus à plus de 200 millions d’exemplaires et continuent de passionner chaque année des centaines de milliers de nouveaux lecteurs. Un succès d’autant plus extraordinaire que le dernier album date de 25 ans. A la mort de son créateur Hergé, ses héritiers ont en effet refusé que d’autres dessinateurs poursuivent les aventures de Tintin.

Chef de file de cette école belge qui prôna la ligne claire, Hergé se passionnait pour l’histoire de l’art et la peinture. Plus exactement, il admirait symptomatiquement les maîtres du dessin, les apôtres de la ligne à l’intérieur de laquelle la couleur est rigoureusement sertie : Jean-Dominique Ingres, Roy Lichtenstein, et surtout Juan Miro dont le tracé vif dessinait des épures. Miro, disait-il, « c’est la ligne claire au service du surréalisme » et certains tintinophiles voient dans le dessin sobre d’Hergé, allié à la distraction, à la folie et aux quiproquos de certains personnages comme les Dupond/Dupont et Tournesol, un hommage au peintre espagnol. Hergé aimait aussi, à l’instar de Matisse ou de Mondrian, les artistes économes, capables de signifier le monde ou l’intimité d’une personne, avec trois couleurs ou d’un seul trait de plume. Il possédait en outre des œuvres de Lucio Fontana qui se contentait d’inciser la toile avec une lame et parvenait avec cette seule fente à érotiser la surface comme personne avant lui.

On peut se demander si Hergé ne souffrait d’un léger complexe d’infériorité. Il collectionnait les artistes qui donnaient ses lettres de noblesse à sa ligne claire. La BD, disait-il, « c’est l’art de la narration, la peinture, c’est l’art de la contemplation. » Dès les années 70, il fréquente assidûment les galeries d’art, s’essaie à la peinture abstraite, y renonce, mécontent de ses résultats. Atteint par la maladie, il commence son dernier album, « L’Alph’Art », qui justement gravite autour du monde des arts. La dernière case de cet opuscule inachevé nous fait assister à la mort de Tintin. Il est là, menacé par un pistolet, conduit en un lieu sordide où son indécrottable ennemi Rastapopoulos veut le couler dans du polyester, le mouler dans une expansion, à la manière du célèbre sculpteur César : « Nous allons te couler, lui dit son ennemi, et tu vas être un César. Tu seras exposé dans un musée, dans du magma, nous ne te verrons plus. Tu seras le cœur d’une œuvre d’Art. Tu seras mort. » On constate donc que Hergé, mourant, se recroqueville sur sa chose, sur son œuvre, sur Tintin à qui il confie une aventure ultime, celle de l’Art.

Vous pouvez voir des œuvres de tous les artistes évoqués, ainsi que la planche ultime de L’Alph’Art en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse suivante: www.rsr.ch

Vision prémonitoire: les peintres lisent-ils dans le marc de café?

4 janvier 2009

Quelques exemples de tableaux prémonitoires
Album : Quelques exemples de tableaux prémonitoires
Alors que les journaux regorgent d'horoscopes pour 2009, voici Man Ray, George Grosz, Salvador Dali, Giorgio de Chirico, Victor Brauner, Jean-Marie Chica-Ventura qui ont en commun d'avoir tous eu des visions prémonitoires.
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Depuis maintenant deux semaines, il ne se passe pas un jour sans que la presse quotidienne et les magazines hebdomadaires ne nous livrent leur horoscope et leurs prévisions pour l’année 2009.

Je me suis alors demandé si les peintres lisaient aussi dans le marc de café… et j’ai trouvé deux ou trois choses amusantes, sérieuses voire même morbides. Précisons tout d’abord qu’avec les peintres, on ne parlera pas de prévisions, mais de vision prémonitoire.

Au chapitre des farfelus, il y a bien sûr le dadaïste et photographe Man Ray qui réalise en 1923 un objet constitué d’un métronome dont le balancier est pourvu d’un œil photographié qui oscille au gré des scansions. Man Ray le baptise Objet susceptible d’être détruit. Ce qui devait arriver arrive : à sa première exposition, le métronome est fracassé par un visiteur littéral. Man Ray reconstruit la chose et la baptise cette fois Objet indestructible

Plus sérieusement, dans le registre prémonition sociopolitique, je citerai Les Piliers de la société, une toile que l’Allemand George Grosz peint en 1926 pour dénoncer la République corrompue de Weimar et l’impunité des responsables de la Grande Guerre. C’est une caricature nihiliste et violente qui stigmatise un ecclésiastique bénissant la guerre, un journaliste coiffé d’un pot de chambre, la plume gorgée de sang, deux politiciens pansus dont le crâne ajouré laisse voir les pensées en forme d’étron ou de cavalier va-t-en-guerre. La cravate de l’un d’eux est ornée d’une croix gammée. Alors même que le parti NSDAP d’Adolf Hitler est au creux de la vague, que le putsch, dit de la Brasserie, fomenté en novembre 1923, a été un fiasco, que les élections de 1928 seront catastrophiques pour les Nazis, George Grosz n’en pressent pas moins l’apocalypse et l’irréversibilité d’une longue marche malfaisante qui conduira l’Allemagne, l’Europe et le monde au chaos final.

Enfin, au chapitre de la prédiction morbide, je citerai tout d’abord Salvador Dali. Fasciné par « L’Angélus » que Jean-François Millet peint en 1858, montrant un couple de paysans qui interrompt le labeur pour la prière du soir, Dali affirma que ces paysans se recueillaient en réalité devant la tombe de leur enfant mort. Des années plus tard, l’examen aux rayons X de « L’Angélus » devait confirmer cette vision. J’évoquerai aussi Giorgio de Chirico qui peint en 1914 « L’homme –cible » où l’on aperçoit la silhouette en ombre chinoise d’Apollinaire. Curieusement, la tempe du poète est affublée d’un cercle blanc en forme de cible. Or, c’est précisément à cet endroit qu’Apollinaire sera atteint par un éclat d’obus pendant la guerre de 14. Autre exemple, Victor Brauner, peintre surréaliste roumain, réalise en 1931 un « Autoportrait à l’œil énucléé ». Sept ans plus tard, notre homme veut s’interposer dans une rixe en pleine rue. L’un des protagonistes lui lance un verre et lui arrache l’œil gauche. Enfin, en 2000, l’artiste espagnol Jean-Marie Chica-Ventura peint Manhattan en feu. Un an plus tard, c’était le 11 septembre et la destruction du World Trade Center.

Parfois, c’est pas très gai, la peinture…

Vous pouvez voir tous ces tableaux prémonitoires en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

 

Jeff Koons à Versailles: le Bourbon dégoûté est débouté

28 décembre 2008

Jeff Koons (1955), Made in Heaven
Album : Jeff Koons (1955), Made in Heaven
Un bois polychromé où l'artiste américain se représente en train de faire l'amour avec son ex-épouse Cicciolina. Enfant terrible de l'art contemporain Jeff Koons expose à Versailles pour la plus grande honte du Prince de Bourbon-Parme...
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Le tribunal administratif de Versailles vient de rejeter la requête déposée par le prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme. Ce prince de sang, descendant en droite ligne de Louis XIV exigeait la fermeture de l’exposition Jeff Koons au Château de Versailles et le retrait des œuvres dans les 24 heures suivant la décision de justice.

Hélas pour le Prince de Bourbon-Parme, la justice a rappelé dans ses conclusions que le régime monarchique était bien dissout et que Versailles relevait du domaine public, non de la propriété privée. Certes, Jeff Koons n’a rien d’un enfant de chœur. A 53 ans, cet Américain, enfant terrible de l’art contemporain, a déjà défrayé la chronique avec ses œuvres borderline, notamment des sculptures en bois polychromé qui le montrent en train de faire l’amour avec son ex-femme Ilona, une ancienne star du porno mieux connue sous le nom de Cicciolina.

Le problème soulevé par le prince est vieux comme le monde. La nudité, la sexualité et la déviance ont toujours été proscrites en peinture quand elles s’écartaient de la représentation strictement suggestive. On ne montre pas un couple en rut, on évoque la sexualité à travers un plateau de moules et d’huîtres posées sur une table ; on ne montre pas les amours zoophiles de l’antique Léda, on représente un cygne gambadant joyeusement autour d’une baigneuse. Pour avoir rompu avec la litote, les artistes du vingtième siècle ont réinventé la littéralité et la brutalité de l’évidence charnelle, provoquant ainsi un intarissable tollé qui se perpétue aujourd’hui encore.

Et cependant, à y regarder de plus près, les adeptes du gros plan sont probablement moins vulgaires que les peintres métaphoriques. J’en veux pour preuve un tableau de Richard Phillips (1962) représentant une actrice porno surprise durant ses ébats, une Andromaque moderne et black dont l’artiste interrompt la machinerie du corps et suspend le mouvement. Clin d’œil à la production hard, mais aussi à l’instantané photographique, avec son cortège de cadrage mutilant et de contre-jour agressif, Richard Phillips privilégie un gros plan d’autant plus intimidant que le format du tableau est largement supérieur à deux mètres. Mais ici, pas question de se focaliser sur l’empalement des corps. Le peintre surprend un visage, fixe une expression. Comme le hussard désabusé du peintre Géricault, emporté par la tourmente des guerres napoléoniennes, la jeune femme médite. Elle médite ces doigts d’homme qui lui palpent les seins comme on tâterait un melon dans un supermarché. Elle médite l’offrande de sa chair et la violence d’une scène qui renvoie aux traites négrières.

Le tableau s’intitule « Blessed Mother », (Mère Bénie) une allusion à la Sainte Vierge, consolatrice des plus pauvres et des plus éplorés. L’image figée devient alors une icône, le sein offert est celui de « La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix ou celui de la maternité féconde, cependant que la main prédatrice devient celle de l’enfant quémandeur. Rien n’est tout à fait sale ni tout à fait beau, semble ainsi nous dire Richard Phillips. Et le prince de Bourbon-Parme, qui ne doit rien ignorer des infidélités sexuelles de son illustre ancêtre, devrait lui aussi méditer quelque peu…

Vous pouvez voir « Blessed Mother » de Richard Phillips ainsi que les œuvres controversées de Jeff Koons en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch

 

 

Jésus-Christ dans la hotte du Père Noël

21 décembre 2008

La Vierge en majesté de Cimabue 1287
Album : La Vierge en majesté de Cimabue 1287
Noël confronte traditionnellement le mystère de la Nativité et la dinde aux marrons. Et si l'un n'allait pas sans l'autre... Démonstration avec la Vierge en majesté de Giovanni Cimabue.
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A quelques jours de Noël, la presse romande s’est livrée à un exercice rituel, demander à des anonymes, des people ou des personnalités politiques quels cadeaux ils aimeraient recevoir ou donner.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les réponses sont souvent embarrassées. Comme si l’on était conscient qu’en participant à la débauche de cadeaux, l’on trahissait l’esprit de Noël qui célèbre avant tout la nativité du Christ. Noël est en effet la cohabitation schizophrénique des contraires. La Nativité du Seigneur, célébrée dans le plus pur dénuement d’une étable, y côtoie la surabondance des nourritures festives. Les bergers et les mages adorent le Fils de l’Homme et nos enfants se prosternent devant des vitrines. L’or, l’encens et la myrrhe, symboles du Père, du Fils et du Saint-Esprit, rivalisent avec la dinde aux marrons, Playstation et Nokia. Comme si cette période de l’année stigmatisait la plus ancienne querelle philosophique de l’histoire, celle que le peintre Raphaël avait si bien résumée dans la célèbre fresque de « L’Ecole d’Athènes » : Platon, le doigt tourné vers le ciel, affrontant Aristote, le doigt pointé vers la terre. Noël est l’épicentre d’un dualisme majeur, celui de l’âme et du corps, du spirituel et du matériel, de la transcendance et de l’immanence, de la connaissance introspective et du souci cosmétique, de Socrate et d’Alcibiade, de Jésus et du Père Noël.

Mais parce qu’il peint des épures du monde, tout en peignant avec son corps, le peintre est peut-être seul capable de réaliser l’impossible réconciliation des contraires. Fin connaisseur de la peinture, Roger Garaudy s’est par exemple longuement attardé sur la « Vierge en majesté » de Giovanni Cimabue peinte en 1287. On y voit des anges portant le trône sur lequel la Vierge à l’Enfant a pris place. Souriant, dodelinant de la tête et un brin dispersés, les anges nous émerveillent par leur allure enfantine. Marie, quant à elle, désigne le Fils de Dieu de la main droite comme le feraient toutes les mères ici-bas : avec fierté, l’air de dire, « combien croyez-vous qu’il pèse, hein ?  Dites un chiffre, allez ! » et trop heureuse parce que  toutes les voisines se sont trompées. En un mot, Cimabue nous bouleverse par l’humanité de Dieu et l’accessibilité de ses anges.  En eux, s’éveille la semblance des enfants et des mères, comme si le monde ici-bas était appelé à rendre hommage au divin tout en apportant au geste maternel de la mère de Dieu, un commencement de vie terrestre.

Influencé par la théologie franciscaine, si proche du peuple et de la nature, Cimabue confère à la vierge un rôle de médiatrice entre le ciel et la terre, rompant avec la séparation radicale du divin et de l’humain, si chère au Moyen-Âge. Le trône de Marie est d’ailleurs ponctué de marches d’escalier permettant d’accéder au pur esprit et à la transcendance à partir de ce qui est corporel et immanent. « Avec Cimabue, conclut Garaudy, il n’est pas nécessaire pour aller à Dieu de tourner le dos au monde. »

Alors, Jésus-Christ peut cohabiter avec le Père Noël, la spiritualité avec les spiritueux. A Noël, il nous faut prier et bouffer, penser et dépenser.

Vous pouvez voir la Vierge en majesté de Giovanni Cimabue, ainsi que la fresque de l’Ecole d’Athènes de Raphaël en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

 

 

 

Madoff, Nasdaq, catastrophe, arnaque. Et quoi encore?!

15 décembre 2008

Thomas Gainsborough (1727-1788)
Album : Thomas Gainsborough (1727-1788)
Monsieur et Madame Andrews (1748-49, huile sur toile, 70 x 119 cm, National Gallery, Londres)
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Toutes les places financières mondiales ont été secouées par l’escroquerie de Bernard Madoff, ce gérant de fortunes et ancien président du NASDAQ qui reconnaît avoir fraudé ses clients pour un montant de 50 milliards de dollars. Adepte du jeu de l’avion, consistant à rembourser les premiers investisseurs avec la mise des derniers investisseurs, Bernard Madoff s’est retrouvé sans aucune liquidité aux premiers jours de la débâcle financière.

On n’a pas fini de subir les répercussions en chaîne que cette escroquerie a déclenchée, tant cet homme inspirait, paraît-il, la confiance. C’est encore un sale coup pour le capitalisme qui ressemble à la retenue d’eau artificielle d’un barrage que l’on aurait vidangée et dont le fond laisserait apparaître dans la vase limoneuse une botte en caoutchouc, une machine à laver, un cadavre lesté de fonte…  Or, ce scandale apparaît au moment où les décideurs politiques exhortent banquiers et investisseurs à davantage de moralité et, aussi, à faire preuve de pragmatisme et d’inventivité pour prévenir semblable crash financier.

Du pragmatisme et de l’inventivité, Monsieur et Madame Andrews n’en manquaient pas, comme le montre le célèbre portrait que fit d’eux le peintre anglais Thomas Gainsborough. Exécuté en 1748, le tableau montre un jeune couple qui pose au milieu de ses terres. Madame Andrews, assise sur un banc vert, est délicieuse dans sa robe azuréenne. Monsieur Andrews, dégingandé, s’appuie contre le dossier. Il porte un habit de chasse, tient son fusil pointé vers le bas, son fidèle chien à ses côtés. Derrière eux, un grand arbre coupe le tableau en deux parts inégales. La première part, devant laquelle se tient l’époux, est étroite et dévoile en arrière-plan la forêt giboyeuse. Au-dessus d’elle s’amoncellent de noirs nuages; la seconde part occupe les trois quarts du tableau et donne sur un champ de blé dont les sillons soigneusement tracés génèrent la profondeur et viennent buter sur une clôture derrière laquelle pâturent des animaux d’élevage. Le blé a été coupé, les gerbes ont été liées en bottes et réunies en faisceaux. Au-dessus, le ciel est bien moins menaçant.

Toute la subtilité du tableau est là, dans cette partition du paysage. La première partie renvoie aux privilèges de l’aristocratie, aux loisirs de la chasse et aux fêtes galantes à l’orée des bois ; mais voilà qu’elle se rétrécit sous l’impulsion expansive de la seconde partie qui valorise au contraire le travail, l’exploitation de la terre et l’implacable productivité. La première terre évoque la jouissance foncière, la seconde la rentabilité. La première évoque un temps passé, la seconde anticipe le monde moderne. Visionnaire, le couple Andrews semble s’adresser à la noblesse anglaise, il l’avertit des profondes mutations qui se font jour et culmineront d’abord avec la Révolution française, ensuite avec l’avènement d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie. La chasse est révolue, l’argent seul compte et avec lui, le profit, la richesse, le Nasdaq, l’excès, la fraude, la banqueroute…

Vous pouvez voir le tableau de Thomas Gainsborough en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur le site Internet: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

Projet de Bellerive refusé: les Vaudois ne méritent pas d’avoir un musée digne de ce nom

7 décembre 2008

Picasso, Etude pour La Repasseuse (1904)
Album : Picasso, Etude pour La Repasseuse (1904)
Le repentir du peintre ou comment je fais preuve de mauvaise foi en n'acceptant toujours pas le verdict des urnes vaudoises qui condamnent le projet d'un nouveau musée des Beaux-Arts à Lausanne.
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Une semaine après le non des Vaudois au Musée de Bellerive, les règlements de compte entre partisans et opposants du projet se multiplient ainsi que les commentaires et les analyses « d’après match » qui justifient ou condamnent le verdict des urnes.

On évoquera tout d’abord la passe d’armes entre le partisan Pierre Keller et l’opposante Isabelle Chevalley. Le premier rêve d’administrer une paire de claques à la seconde parce qu’elle l’agace. La seconde rétorque – ça ne s’invente pas – qu’une bonne politicienne sait encaisser les coups… Mais je voudrais surtout m’intéresser à l’édito de Myriam Meuwly paru dans « Le Matin » d’hier. Evoquant l’amertume de l’élite intellectuelle vaudoise favorable au projet, Myriam Meuwly en condamne l’attitude méprisante à l’égard des « Neinsager ». Selon elle, l’élite considérerait ces Vaudois moyens comme des réfractaires incultes, des « pedzous », des pétouillons, des ignares incapables de distinguer un buffet de cuisine d’une sculpture de Dubuffet…

Je n’en fais pas mystère, je fais partie de ces gens qui regrettent amèrement l’inculture de mes compatriotes. Depuis bientôt 30 ans que l’art m’intéresse, j’ai vu des tableaux lacérés, graffités, éventrés par la bêtise et l’immaturité d’imbéciles qui revendiquent parfois haut et fort leur ignorance épaisse en se déclarant, à l’instar d’un député au Grand conseil vaudois, « anorexique(s) de la culture ». J’ai vu, à Bienne et en Valais, comment deux expositions d’art en plein air ont été labourées et transformées en champs de pommes de terre par de braves et honnêtes citoyens. J’étais à Lausanne quand se ralluma, dans les années 80, la querelle des Anciens et des Modernes à propos de l’exposition Joseph Beuys et j’ai vu comment le canton tout entier se mobilisa pour décrier la directrice du Musée cantonal des Beaux-Arts Erika Billeter, parce qu’elle avait osé quitter le sillon romand et les rives de la Venoge pour exposer des stars internationales comme Eric Fischl, Arshile Gorky, Luciano Castelli ou Keith Haring.

Dès lors, qu’on ne vienne surtout pas me dire que la rupture entre l’art et les Vaudois vient des artistes, des édiles ou des intellectuels. Il n’y a jamais eu autant de sollicitations et d’ouverture à l’art qu’aujourd’hui. Jamais il n’y a eu autant de parutions initiatrices et pédagogiques que maintenant. A l’image du Pop Art d’Andy Wharol, l’art de ces 40 dernières années est descendu dans la rue et dans les librairies, il s’est démocratisé et c’est la population qui l’a snobé. Qu’on ne vienne pas me dire non plus que les Vaudois, dimanche dernier, ont dit oui à un musée, mais pas à Bellerive. Ils ont dit non à l’art, cette futilité qui passe si mal en temps de crise et qui peut encore bien roupiller cent ans dans les caves du Palais de Rumine.

Je conclurais en citant une Etude de Picasso pour sa célèbre Repasseuse exécutée en 1904. Il s’agit d’un dessin à la plume et à l’encre brune dans lequel l’artiste hésite si bien sur la posture que doit avoir son ouvrière qu’on voit deux têtes au lieu d’une émerger de son cou. La première tête est tournée vers le ciel qu’elle semble implorer pour que Dieu la sorte de la misère où sa condition de prolétaire l’a plongée. La seconde tête ploie en avant, plonge sur le fer auxquels ses mains paraissent enchaînées, surlignant ainsi la douleur générée par l’effort d’un geste machinal mille fois répété dans la journée. En histoire de l’art, on appelle ça un repentir…

Vous pouvez voir l’Etude pour la repasseuse ainsi que le tableau final en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande,  à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet, www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

Le canton de Vaud dit non au projet de Musée des Beaux-Arts à Bellerive. Consternation.

30 novembre 2008

Van Gogh, LArlésienne (1888)
Album : Van Gogh, L'Arlésienne (1888)
L'Arlésienne ou comment illustrer un papier exprimant toute l'acrimonie suscitée par le non des Vaudois au projet d'un nouveau Musée des Beaux-Arts que la ville de Lausanne attend pourtant depuis cent ans...
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Le canton de Vaud a dit non au Musée des Beaux-Arts de Bellerive. Les citoyens ont en effet refusé le crédit d’étude de 390’000 francs pour le « Ying-Yang », un édifice qui devait être construit sur les bords du lac Léman à Lausanne. Ce résultat signe l’arrêt de mort du projet.

Pardon aux lecteurs si je fais ici preuve de la mauvaise foi caractéristique du mauvais perdant, mais je ne puis m’empêcher de dire cyniquement merci, merci à la démocratie directe, merci au principe référendaire d’avoir offert au peuple l’opportunité d’exercer sa passion préférée: dire non. Maintenant, je sais pertinemment que je ne serai plus de ce monde pour assister à l’hypothétique inauguration du Grand Rumine, ce contre-projet fantoche que les adversaires du Musée de Bellerive avaient hâtivement graffité sur Photoshop et dont la facture se résumait à un Lego rouge et à un Lego bleu posés sur la place de la Riponne. Soyons clair, il n’y a pas de contre-projet et ce sont bien l’Etat et la ville de Lausanne qui devront remettre l’ouvrage sur le métier, rechercher des fonds, retrouver un lieu propice, cependant que naissent et croissent déjà les opposants du projet à venir. Or cela fait cent ans que cela dure, cent ans que le Musée des Beaux-Arts est à l’étroit, cent ans qu’on attend et que l’on ne voit toujours rien venir.

Je voudrais vous parler d’un tableau de circonstance, une œuvre de Vincent Van Gogh, peinte en 1888 et exposée au Metropolitan Museum de New-York. On y voit une femme à la coiffe de jais, éminemment gracieuse dans sa robe bleu de Prusse rehaussé d’un blanc fichu brodé qui se détache d’un fond couleur citron clair, un fond aussi lumineux que le midi de la Provence. Le visage légèrement émacié est ponctué d’une bouche en cœur. Le nez est délicat, les yeux mi-clos trahissent non la fatigue, mais la rêverie, sans doute inspirée par la lecture maintenant délaissée d’un livre posé sur la table ronde. Sa joue s’appuie délicatement sur les doigts repliés de sa main gauche, à la fine ossature. Une main qui n’est pas faite ici pour les tâches domestiques bien qu’elle soit la tenancière d’un café de la Gare, mais, au contraire, une main dont les doigts sont les sentinelles silencieuses de la pensée, les auxiliaires dévoués de la méditation qui accapare cette femme splendide. Le bleu de Prusse de la robe, le jaune de la tapisserie, le liseré vert qui orne le fichu blanc, la couverture rouge du livre, les tons violets de la chaise, enfin les nuances orangées nimbant le dossier du siège, composent un abécédaire de la lumière et de la couleur d’où jaillit la beauté.

Son regard se dérobe au nôtre. Vainement nous chercherions à la détourner du songe où elle s’égare. Perpétuation de la mélancolie, elle est l’Absence, le Lointain, l’Ailleurs, souveraine dans ce lieu d’élection auquel nous n’avons pas part et d’où l’on n’ose la déloger. Ici et pourtant là-bas, présente et déjà fuyante, femme de chair et de cœur mais aussi purs aplats de couleurs vives. Devant elle, nous n’existons pas, devant nous, elle ne nous voit pas. Il nous faut nous reculer sur la pointe des pieds, la laisser, elle n’y est pour personne, est-elle seulement là ? Elle ? Mais, voyons, c’est l’Arlésienne !

Vous pouvez admirer la célèbre Arlésienne de Vincent Van Gogh en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 sur notre site Internet : www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

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