La douteuse croisade de Pierre Maudet

12 avril 2009

Vandalisme et liberté dexpression
Album : Vandalisme et liberté d'expression
Révolte. Vandalisme, liberté d’expression. La vérité sur les murs, les mensonges dans les journaux. Voilà ce qu'on peut lire sur un graffiti à Rome. Le graffiti est fondamentalement subversif et rétif à toute valorisation esthétique.
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Pierre Maudet, conseiller administratif de la ville de Genève, en charge de l’environnement urbain et de la sécurité, mène un combat de longue haleine contre les tags et les graffitis. Et ça marche: non seulement il obtient des résultats, mais ses initiatives intéressent aussi la presse romande qui relaie sa croisade et lui assure ainsi une publicité d’enfer. Pour autant, cette croisade n’a rien de glorieux.

Il ne se passe pas une semaine, en effet, sans que la presse écrite ne parle de Pierre Maudet, le jeune et brillant radical genevois, élu conseiller administratif de la ville de Genève à 29 ans. La semaine dernière, pas moins de trois articles l’ont mis sur le devant de la scène et l’on ne peut que saluer l’art avec lequel Pierre Maudet gère sa communication. Orateur impeccable, bien sur lui, bel homme, clair et précis, à l’aise à l’interview comme sur un plateau de télévision, quand il sut tenir la dragée haute à Laurent Ruquier sur France 2 et défendre avec superbe la place financière helvétique, Pierre Maudet sait parler de tout, avec assurance et brio, tant de politique culturelle, de réforme de notre armée et de fiscalité que d’emploi, de logements et d’assurances sociales et il a aussi des vues pertinentes en matière d’éthique et de philosophie politiques.

Le drame, c’est que Pierre Maudet exerce ses talents à la tête d’un dicastère qui n’est pas à sa hauteur, je veux parler du département de l’environnement urbain et de la sécurité. Don Quichotte partait en guerre contre des moulins, Pierre Maudet mène croisade contre des bennes à ordures, des décharges sauvages, s’égare dans la propreté urbaine et dilapide son talent dans la chasse aux graffitis qui le contraint à des formules populistes tels que les tags génèrent l’insécurité , un propos que ne renieraient ni un UDC grincheux ni un extrémiste de droite.

Il serait à propos de rappeler à Pierre Maudet que le spray, le tag ou le graffiti, par nature, récusent les cimaises des musées et les cadres dorés de la peinture neutralisée ; que leur vitalité s’inscrit précisément dans la subversion du médium, en accaparant les murs, les façades et le décor urbains. Qu’ils échappent volontairement à toute assignation esthétique et s’articulent autour d’une fondamentale impertinence sémiologique. Qu’ils illustrent parfaitement ce propos de Baudrillard pour qui la rue est le seul authentique moyen de communication de masse, la télé, la presse, la publicité et les musées ayant verrouillé toute interactivité par leur discours unilatéral, tyrannique et dogmatique. Qu’ils se réapproprient  un espace urbain confisqué, détourné, nécrosé par l’urbanisme technocratique, par le trafic automobile, par les façades bancaires bardées de promesses fallacieuses et par les vitrines de magasins ivres d’exhortations consuméristes. Que les graffitis, enfin, réactivent l’impulsion enfantine et jubilatoire à tacher, gicler, dégouliner, maculer. C’est pourquoi, comme l’écrit magnifiquement Michel Thévoz, une ville sans sprayages est comme la maison sans enfants dont rêvent tous les propriétaires immobiliers1.

Pierre Maudet, changez de dicastère, faites-vous plus discret ou retrouvez l’enfant que vous avez été, mais arrêtez cette traque idiote qui s’est conclue ce week-end par l’emprisonnement absurde d’un tagueur. La ville de Genève ne vous appartient pas, la propreté est un idéal publicitaire et mensonger, ou alors elle est l’émanation idéologique d’une société propre en ordre et vieillissante dont je me refuse à croire qu’elle a fait de vous un parangon.

Vous pouvez voir une sélection de graffitis urbains en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur le lien suivant: www.rsr.ch

1.  Je m’inspire ici largement d’un texte de l’historien d’art Michel Thévoz dont j’ai repris textuellement certains passages: « Le mur, zone érogène » in ART, FOLIE, GRAFFITI, LSD, ETC., (Editions de l’Aire)

Madonna, Malawi, Mamma Mia!

5 avril 2009

Deux orphelins (1890) de Raphaël Ritz
Album : Deux orphelins (1890) de Raphaël Ritz
Une huile sur toile du peintre valaisan pour illustrer la déconvenue de la pop star américaine Madonna qui s'est vu refuser une adoption au Malawi.
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La pop-star américaine Madonna a vu sa demande d’adoption d’un second enfant refusée par un tribunal de Lilongwe au Malawi. Raison invoquée par le juge : il faut avoir séjourné au moins dix-huit mois dans le pays pour formuler pareille requête. Or Madonna n’était au Malawi que depuis quelques jours.

Et l’on peut penser que cet argument exprime la volonté de mettre décidément fin aux passe-droit dont jouissent les people en mal d’adoption, à l’instar de Madonna, d’Angelina Jolie ou d’Estelle Halliday. En effet, si l’on en croit Suzanne Hürzeler-Caramore, collaboratrice au service d’adoption de Terre des Hommes, non seulement la spectacularisation de ce genre d’adoption, mais aussi les passe-droit dont bénéficient les célébrités, causent des dégâts considérables auprès des futures familles d’adoption qui croient « que la procédure est facile, alors que c’est une démarche compliquée. » Et lorsqu’ils s’aperçoivent que les délais pour une adoption sont en réalité très longs et que, de surcroît, les démarches administratives sont compliquées, certaines familles recourent alors, par désespoir, au trafic d’enfants, avec leurs conséquences désastreuses.

Ce refus de la justice du Malawi est aussi le résultat d’une pression exercée par des organisations telles que Terre des Hommes, Advocate for Children ou Save the Children qui s’évertuent depuis quelques années à rappeler que l’adoption doit être l’ultime solution. Il faut, martèle Terre des Hommes, s’assurer en premier lieu que l’enfant n’a plus aucune famille – oncle, tante ou cousin -, puis s’efforcer de trouver à l’orphelin des parents d’adoption dans son pays d’origine.

En 1880, le peintre valaisan Raphaël Ritz peignait « Deux orphelins », une toile où l’on aperçoit, bien haut dans la montagne, sur un chemin caillouteux et escarpé, dans un décor alpestre aussi grandiose que menaçant, où alternent les gouffres sans fond et les cimes enneigées, deux enfants, un garçon et une fille, habillés chichement, portant besace et bâtons de pèlerin, qui se recueillent devant une croix adossée à la souche d’un arbre. Deux orphelins laissés à eux-mêmes, au cœur d’une nature hostile. Le sentier, barré d’un inextricable écheveau de roches, de bois mort et de racines torturées, ainsi que le tronc brutalement sectionné de l’arbre, déclinent à l’unisson la précarité de la vie, symbolisé par la présence d’un rhododendron ténu que la pierre alentour enchâsse et étouffe. Quel avenir pour ces enfants assujettis à tant de servitude et si fragiles dans ce paysage tourmenté, hormis le refuge de la prière ?

On voit bien dans ce tableau que l’imagerie d’Epinal n’est pas loin. Sentimental, compassé, mièvre aussi, le tableau chorégraphie la détresse de telle sorte que la délocalisation par l’adoption semble le seul recours. N’en déplaise à Madonna, dont personne ne conteste l’humanité des intentions, il faudra bien qu’elle et ses comparses du star système intègrent la finalité éthique de Terre des Hommes qui est de chercher des familles pour les enfants et non l’inverse.

Vous pouvez voir le tableau de Raphaël Ritz en consultant l’album ci-dessus. Ou écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien:  www.rsr.ch

 

 

Rumeurs: quand Internet joue les gendarmes contre lui-même.

29 mars 2009

Le Mensonge (1898) de Félix Vallotton (1865-1925)
Album : Le Mensonge (1898) de Félix Vallotton (1865-1925)
Un mensonge délicatement proféré par une femme à l'oreille de son mari naïf pour illustrer la grande ingénuité avec laquelle les internautes créditent et colportent les rumeurs les plus saugrenues sur Internet.
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On assiste aujourd’hui sur Internet à la prolifération de sites destinés à démasquer ou corriger les innombrables rumeurs et dérives colportées sur la toile par les internautes eux-mêmes. Des rumeurs qui se propagent instantanément mais perdurent parfois des années durant.

C’est d’autant plus dommageable que ce fléau met à mal la réputation avérée d’Internet qui agit souvent comme un contre-pouvoir face aux mensonges de la classe politique et face aux silences de la presse traditionnelle. Au chapitre des dérives, on notera en tout premier lieu les annonces périmées qui continuent à circuler. Ainsi, des services hospitaliers français reçoivent encore des appels téléphoniques d’internautes, tous donneurs potentiels de moelle osseuse destinée à sauver une fillette décédée il y a bientôt 5 ans. Au chapitre des fausses rumeurs, on évoquera des lingettes de nettoyage qui contiendraient de l’antigel, une huile de tournesol frelatée et sciemment mise dans le commerce, Facebook et MSN qui deviendraient payants, ou encore la chaleur et les ondes dégagées par les téléphones portables qui seraient telles qu’en plaçant des grains de maïs au centre de plusieurs appareils, il serait possible de fabriquer du pop-corn… En un mot, Internet est un 1er avril tous les jours.

Dans un bois gravé intitulé « Le mensonge » et datant de 1898, Félix Vallotton s’était immiscé dans le silence étouffant d’un intérieur bourgeois où se trame une délicieuse tromperie. Un couple tendrement enlacé, à l’heure du café, savoure un instant de suavité délicieuse. La femme a porté ses lèvres à l’oreille de son mari. Que dit-elle ? Justifie-t-elle ses absences ? Son besoin d’argent ? Lui jure-t-elle fidélité et amour ? Peu importe, car ces mots tendrement susurrés sont des mensonges enrobés de papier doré. Il suffit d’observer le corps lové de Madame, c’est celui du reptile qui augure bien de la langue bifide chatouillant agréablement le lobe du jeune homme trompé. « Tout parle de rectitude et d’harmonie, écrit l’historienne d’art Marina Ducrey, mais la silhouette serpentine de la femme insinue le soupçon et le doute dans cet univers trop confiant », incarné par le mari dont le visage béat trahit la naïveté.

C’est précisément cette incommensurable naïveté avec laquelle les internautes créditent les rumeurs les plus folles qui fragilise dangereusement Internet et attire, en retour, les commentaires virulents d’adversaires aussi acharnés que la Française Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, pour qui, je cite, « Pire qu’Internet, tu meurs » et dont les services ont édité un clip vidéo apocalyptique à l’encontre de la toile (voir ci-dessous). Est-ce l’outil informatique qui nous rend si naïfs ou ne serait-ce pas que l’envie d’y croire est la plus forte et caractérise la nature humaine ? Il me souvient en tous cas d’une fausse rumeur née bien avant Internet et qui fit le tour du monde : un Noir monte dans un trolleybus lausannois et s’assied à côté d’une vieille dame qui commence aussitôt à pester haut et fort contre les étrangers de couleur. Arrive un contrôleur de billets et la dame sort son titre de transport. Le Noir le lui arrache aussitôt, l’enfourne dans sa bouche et l’avale. La dame ahurie crie au voleur, au cannibale, rien n’y fait, le contrôleur qui n’a rien vu ne croit pas un instant sa version des faits et lui colle une amende. Belle rumeur, celle-là…

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http://www.dailymotion.com/video/x7n7cs

Vous pouvez voir « Le mensonge » de Félix Vallotton en consultant l’album ci-dessus. Ou écouter cette chronique diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

La photographie choquante à but préventif ou humanitaire est contre-productive

23 mars 2009

Rwanda Burundi, 1994
Album : Rwanda Burundi, 1994
Une photographie de Yann Morvan résumant parfaitement le malaise généré par les images-choc que les organismes humanitaires ou les offices de prévention utilisent aujourd'hui de plus en plus.
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Dans son édition du week-end, le quotidien 24Heures exhibait les photographies d’une jeune femme de 30 ans, atteinte d’un cancer et ayant subi une ablation du sein. Des images certes courageuses et destinées à la prévention, mais qui ne sont pas exemptes d’un effet choc incontestable.

De l’aveu du photographe Jérôme Henry, qui a réalisé ce reportage, choquer est bien le but recherché, à dessein de confronter directement les femmes au risque de cancer du sein. Il faut dire que la patiente se montre telle qu’elle est, affichant délibérément cette mutilation corporelle qu’elle se refuse catégoriquement à masquer à l’aide de la chirurgie reconstructive. On salue l’exemplarité de cette Valaisanne de 30 ans et l’on reconnaît volontiers à Jérôme Henry le mérite de nous rappeler que la photographie, selon le mot de Roland Barthes, est douée « d’une brutalité concluante ».

Jérôme Henry ne cache pas qu’il a esthétisé son travail, recourant notamment aux services d’un styliste. Jeux d’ombres, effets de miroir, cadrage en plongée de la malade, érotisation du modèle couché nu dans son lit, autant d’artifices qui ne sont pas sans rappeler la démarche de Pro Infirmis qui avait édité il y a 8 ans une série d’affiches sur lesquelles des handicapées posaient comme des mannequins, ostensiblement maquillées, vêtues de cuir, le décolleté largement échancré, le regard sensuel, quand elles ne fermaient pas les yeux, tout occupées à embrasser langoureusement l’être aimé. Là encore, le fard de la mise en scène venait buter violemment contre la réalité douloureuse de leur infirmité.

Le recours aux images fortes voire choquantes gagne depuis de nombreuses années les associations humanitaires et les offices de prévention : zoom avant sur le moignon d’un lépreux, violence insoutenable de collisions automobiles causées par un chauffard ou un un automobiliste occupé à téléphoner, déforestation suggérée d’un coup de hache asséné contre les jambes d’un bambin, ravages de la dope sur le visage éteint d’une adolescente en petite culotte. La frontière entre ces images et les images scandaleuses de Benetton, qui utilise le SIDA pour vendre de la laine, ou celles d’Ungaro qui  plagie les images pornographiques diffusées par Internet pour vendre un parfum, ces frontières s’estompent. Seules leurs motivations ou leurs finalités divergent et l’on est dès lors contraint de passer sans transition d’une image choquante à regarder à une image qu’il serait choquant de ne pas regarder.

Le photographe français Yann Morvan a parfaitement concrétisé ce malaise avec un cliché exemplaire pris durant un reportage au Rwanda en 1994. Parti en mission pour Médecins sans Frontières, Morvan a photographié une petite fille manifestement sous-alimentée et peinant à se tenir debout devant l’objectif. Situé en hors-champ, un médecin tend alors le bras pour la saisir à la taille et la soutenir. Métaphore de la béquille humanitaire, ce bras résume l’honorable mission de toutes les ONG au chevet des populations en détresse. En même temps, ce bras qui maintient l’enfant devant l’objectif traduit l’inévitable spectacularisation de cette même détresse que les ONG, en mal d’argent ou de notoriété, ne cessent, bon gré mal gré, de cultiver.

Vous pouvez voir la photographie de Yann Morvan ainsi que d’autres images controversées en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

♦ Site du photographe Jérôme Henry

 

Futur Musée cantonal des Beaux-Arts: les projets abondent, mais les Vaudois en voudront-ils?

16 mars 2009

Le Major Davel de Charles Gleyre (1850)
Album : Le Major Davel de Charles Gleyre (1850)
A l'image de ces Vaudois d'hier qui condamnèrent le Vaudois Davel à la décapitation tout en l'admirant, les Vaudois cultivent un "je t'aime-moi-non-plus" à l'égard de leur futur musée des beaux-arts...
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On le sait, les Vaudois ont dit non au projet d’implantation d’un nouveau Musée cantonal des Beaux-arts à Bellerive en novembre dernier. Pour autant, la construction dudit musée n’est pas remise en cause, il faut simplement lui trouver un emplacement qui convienne et plusieurs communes du canton ont fait acte de candidature. Dernière en date, Morges.

Après la capitale lausannoise qui se propose de recycler ses vieilles choses – un dépôt de locomotives à la gare, une halle de marchandises à Sébeillon -, voilà que la province se réveille et entre dans la danse : Yverdon propose un parking qui donne envie de se pendre à un arbre ; Ollon une carrière qui donne envie de louer à l’année un bungalow au bord de la mer ; Saint-Légier un château qui donne envie de chanter la Marseillaise ; et Morges, une propriété avec vue imprenable sur l’A1, Morges étant probablement la seule ville du monde a être fissurée en son juste milieu par une belle, bonne et bruyante autoroute.

En un mot comme en cent, un Musée cantonal des Beaux-arts n’a sa place que dans la capitale et l’on se doit de lui édifier un bâtiment neuf et adapté, car je ne crois pas qu’au pays du « qui ne peut ne peut » l’on soit capable de rééditer le miracle de l’ancienne gare d’Orsay à Paris, aujourd’hui recyclée en un fabuleux musée des beaux-arts du dix-neuvième siècle. En outre, on est enclin à penser que se fédèrent déjà, à Lausanne, une Association pour le Droit des Locomotives à reposer en paix, ainsi qu’une Entente des Péripatéticiennes pour la sauvegarde de l’artisanat nocturne; à Yverdon, une Association de Défense des Parkings ; à Ollon, une Amicale des Carrières; à St-Légier, une Ligue pour la Préservation du Patrimoine Aristocratique contre la plèbe, et à Morges, une Corporation des Amis du Bitume, toutes réunies pour dire non au futur musée…

Car les Vaudois aiment les autogoals et cette propension à se tirer dans les pattes, Charles Gleyre l’avait déjà dénoncée, avec son Exécution du Major Davel peinte en 1850. On sait que Davel tenta un coup d’état en 1723 visant à libérer le pays de Vaud de la tutelle bernoise. Il échoua et fut condamné à la décapitation. Le bon sens voudrait que ce furent les Bernois qui arrêtèrent le séditieux, le jugèrent et l’exécutèrent. Or il n’en est rien, puisque c’est un Vaudois qui dénonça Davel. De fait, sur la toile de Charles Gleyre, aujourd’hui détruite, qui montre les derniers instants du Major sur l’échafaud, il n’y a aucun Bernois, ce sont tous des Vaudois, soldats, bourreaux et pasteurs compris. On pourrait dès lors imaginer que les Vaudois ont été contraints par l’occupant de procéder à l’exécution de leur héros. Justement pas, les Bernois sont même intervenus pour modérer la rigueur du jugement prononcé par un tribunal vaudois et pour empêcher qu’on torture Davel avant de le décapiter. Charles Gleyre a donc peint un autodafé édifiant: d’une part, une foule en larmes, des pasteurs emplis de componction, des bourreaux contrits, un garde plein de résipiscence, qui se voile la face, et d’autre part, ces mêmes gens venus pour l’hallali. Le major Davel était une commande de l’état de Vaud qui voulait honorer la mémoire d’un grand homme. Charles Gleyre en a fait un réquisitoire de la petitesse, un formidable abécédaire de l’hypocrisie.

Vous pouvez voir le tableau de Charles Gleyre en consultant l’album ci-dessus. Ou écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Exposition « Vides » au Centre Georges Pompidou à Paris: oserons-nous dire que le Roi est tout nu…?

9 mars 2009

Paul Klee, Le timbalier, (1940)
Album : Paul Klee, Le timbalier, (1940)
Ramener son art à l'essentiel, comme le fait ici Paul Klee dans son hymne à la vie, alors qu'il est sur le point de mourir, ce n'est pas rien montrer, à l'instar de l'exposition VIDES du Centre Georges Pompidou à Paris qui suscite moult polémiques.
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Une exposition du Centre Georges Pompidou de Paris suscite l’indignation et l’incompréhension d’un public qui se rue sur Internet pour exprimer sa colère. Il faut dire que ladite exposition, intitulée Vides, se résume à neuf salles dans lesquelles il n’y a rien, mais alors absolument rien à voir, hormis du vide…

Et les organisateurs, conscients de la provocation suscitée par une telle exhibition, n’ont pas osé faire payer l’entrée aux visiteurs. Car la provocation est bien au rendez-vous et l’on peut reprocher aux organisateurs de la manifestation de l’avoir délibérément recherchée. En effet, les visiteurs prêts à accepter une telle exposition ressortissent bien évidemment au monde de la culture qui saura justifier le bien-fondé de cette démonstration par le vide. En revanche, le public non averti réagira classiquement, c’est-à-dire violemment, et ces vaines polémiques dont l’histoire de l’art est coutumière sont lassantes. Elles confortent le mépris des élites d’une part et la nauséeuse radicalisation des ragots balancés sur le net, d’autre part.

Parce que la culture se surajoute à la nature et parce que, dans l’univers il y a quelque chose plutôt que rien, ainsi qu’aimait à le rappeler Leibniz, le vide apparaît comme un non-sens artistique. Les artistes les plus radicaux et pionniers en la matière, comme Casimir Malevitch, ont toujours délivré quelque chose. Le « Carré blanc sur fond blanc » de 1918, œuvre extrême s’il en est, montre tout de même un carré serti dans un carré, un carré dynamique, incliné, plus proche du bord supérieur du carré primitif dans lequel il a été conçu que du bord inférieur ; un carré volontaire qui tend à l’élévation, qui aspire à sortir du cadre rigide où il a été placé, comme un bébé va sortir du ventre maternel ; un carré nouveau qui est la métaphore de la Révolution d’Octobre 1917 que le Russe Malevitch a accueillie avec enthousiasme. En ce sens, l’exposition de Beaubourg est grotesque. Pire, en ne proposant rien à voir, elle invite à la surenchère verbale, au discours de substitution, au catalogue d’exposition qui activera cette gangrène de l’art que l’écrivain Michel Thévoz appelle la « sur-compréhension » de l’œuvre : à l’instar de « L’habit neuf de l’empereur », ce conte célèbre d’Anderson, où les sujets félicitent Sa Majesté pour son nouvel habit, alors même que le Roi est tout nu, le catalogue d’exposition remplit de sa logorrhée les salles vides de l’exposition.

Certes, le vide, comme l’écrit Laurent Wolf dans « Le Temps », fonctionne aussi comme « l’évacuation progressive de tout ce qui distrait de l’essentiel ». L’évidement, le retrait, l’économie de moyens, la réduction de la palette caractérisent l’artiste au sommet de son art, capable de résumer le monde d’une formule, à l’instar de l’extraordinaire « Timbalier » que Paul Klee dessine quelques jours avant sa mort, en 1940. Que voit-on ? Deux taches rouges, un œil, deux bras en forme de baguettes frappant alternativement le tambour. Qu’est-ce que la vie, nous dit Paul Klee, sur le point de la quitter, sinon un cœur qui bat encore et injecte le dernier sang dans un corps meurtri. Mais là encore, quelque chose nous est donné à voir, nous est léguée, une pulsion de vie, avant le saut ultime dans le grand vide.

Vous pouvez voir le « Carré blanc sur fond blanc » de Malevitch, ainsi que « Le Timbalier » de Paul Klee, en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

 

Acculée par les Etats-Unis et l’Union européenne, la Suisse joue les Bourgeois de Calais

1 mars 2009

Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais (1895)
Album : Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais (1895)
Six hommes contrits acceptent de sacrifier leur vie pour sauver celle des habitants de Calais. C'était en 1347, lors du siège de la ville par Edward III d'Angleterre. Assiégée par les USA et l'UE, la Suisse fera-t-elle pareil sacrifice?
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Ce n’est un secret pour personne, l’UBS et la place financière suisse vivent des heures difficiles. Elles affrontent deux géants de l’économie mondiale, l’Amérique, qui exige les noms de quelque 50’000 fraudeurs fiscaux, et l’Union européenne qui veut la peau de notre secret bancaire.

Et la question que l’on peut se poser est : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour amollir la rancœur des uns et adoucir la détermination des autres ? Hier encore, Micheline Calmy-Rey promettait de tout faire pour éviter que la Suisse ne se retrouvât sur la liste noire des paradis fiscaux.

Outre les démarches plausibles – dépêcher notre armée dans le Golfe d’Aden pour sécuriser la route maritime du pétrole et montrer notre grande solidarité européenne ; accueillir des prisonniers de Guantanamo et ainsi aider les Etats-Unis à s’ôter une vilaine épine du pied ; annuler le match de football opposant l’infréquentable FC UBS au FC Conseil National – il y aurait d’autres démarches encore plus efficaces : dépêcher Micheline Calmy-Rey auprès de Barack Obama en lui suggérant cette fois de troquer son voile iranien contre une casquette des Blackhawks de Chicago ; intervertir les cases du Monopoly helvétique, en rétrogradant « Zurich-Paradeplatz » et « Bern-Bundesplatz » en lieu et place de « Coire-Kornplatz » et « Schaffausen-Vordergasse », les cases les plus minables du jeu ; recommander au futur directeur de la Banque Nationale Suisse de frapper monnaie à l’effigie non pas de la Confédération helvétique, mais des « Bourgeois de Calais », une sculpture qu’Auguste Rodin exécuta en 1895.

Dans ce bronze monumental, Rodin a en effet immortalisé six héros, otages volontaires du Roi d’Angleterre Edward III qui avait exigé leur tête contre la vie sauve accordée aux habitants de Calais dont il avait victorieusement fait le siège en 1347. Vêtus d’une simple bure, une corde attachée à leur cou, l’un d’eux portant les clefs de la ville, les bourgeois, naguère prospères et maintenant faméliques, sortent de la ville. Il y a Eustache de St-Pierre qui courbe la tête, Jean d’Aisres aux mâchoires serrées, Jacques de Wissant qui essuie une larme, Pierre de Wissant, son jeune frère, dont les mains expriment un incommensurable désespoir, et deux autres encore, tout aussi accablés. Leur extraordinaire contrition, l’incroyable portée de leur sacrifice sauront émouvoir la Reine Philippine de Hainaut qui implore la clémence d’Edward III, son mari, et l’obtient. Les six bourgeois sont graciés, conviés à table, cousus d’or et laissés libres d’aller s’établir en Picardie.

Il est à craindre toutefois que la contrition dont les Suisses veulent faire preuve ces jours-ci ne convainque guère la justice américaine. Car, comme le rappelle terriblement l’écrivain et chroniqueur Christophe Gallaz, ce que nos édiles politiques, la presse et la majorité des Helvètes reprochent à l’UBS, ce « n’est pas d’avoir agi dans l’illégalité la plus opaque aux Etats-Unis, mais d’avoir été mauvaise dans cet exercice », de s’être fait bêtement pincer par la justice. On ne flétrit pas une banque au nom d’un idéal moral, mais parce que cette dernière nous a fait perdre de l’argent. Or perdre de l’argent en Suisse, c’est un péché capital…

Vous pouvez voir « Les Bourgeois de Calais » d’Auguste Rodin en consultant l’album ci-dessus. Vous pouvez également écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Brésilienne sauvagement agressée par des néonazis en Suisse ou l’art de la mythomanie morbide

23 février 2009

Portrait de Rousseau en habits arméniens
Album : Portrait de Rousseau en habits arméniens
Peint par Gérard en 1822, Rousseau paraît affublé d'une coiffe et d'un cafetan arméniens. Un habit ample destiné à faciliter l'utilisation de sondes pour soigner ses incontinences urinaires. Un mal que le grand homme a totalement inventé.
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L’affaire vient juste de défrayer la chronique en Suisse : une jeune Brésilienne a raconté qu’elle avait été violemment attaquée par des skinheads qui lui auraient gravé au couteau sur la peau les lettres « SVP », la version allemande du sigle « UDC ». Suite à cette agression, la malheureuse aurait perdu les jumeaux dont elle était enceinte. Aujourd’hui, il apparaît certain que la prétendue victime a inventé toute cette histoire.

Pareille affabulation n’est pas rare. On se souvient qu’en France une jeune femme avait ému jusqu’au président Chirac en racontant comment six hommes lui avaient, dans le métro, griffé trois croix gammées sur le ventre, parce qu’elle était juive. Là encore, la femme avait tout inventé.

Pourquoi tant de gens cèdent-ils à la mythomanie morbide ? Cela relève-t-il uniquement de la pathologie et de la psychiatrie ou ne pourrions-nous pas invoquer ce que nous appellerions le « syndrome d’Andy Warhol », du nom de cet immense artiste américain pour qui tout être humain a droit à son quart d’heure de notoriété ? Depuis bientôt vingt ans, la téléréalité offre à quiconque l’opportunité de se faire connaître : « Bachelor » ; « Pékin Express » ; « Super Nanny » ; « C’est du propre » ; « Loft Story » ; « Colocataires » ; « Ca va se savoir » ; « Y a pas pire conducteur » ; « Big Brother » ; « Ca se discute » ; « Bas les masques » ; « Koh-Lantha » ; « Star’Ac» ; « Nice people » ; « Le chantier » ; « Nouvelle Star », toutes ces émissions ont sorti de l’anonymat des milliers de personnes prêtes à troquer leur dignité et leur vie privée contre un peu de paillettes et de gloire médiatique. Ce faisant, l’indigestion était latente, l’excès de consternante banalité des uns noyant la médiocrité rédhibitoire des autres. Dès lors, pour faire parler de soi, pour exister encore, la tentation de la fiction autobiographique ne serait-elle pas l’ultime avatar de la téléréalité ? Et si la tragédie est au rendez-vous, ne nous gratifie-t-elle pas de ce dont nous manquons le plus dans notre vie quotidienne, la compassion ?

Je pense à un portrait de Jean-Jacques Rousseau habillé en arménien, peint par François-Pascal-Simon Gérard en 1822. Réfugié à la campagne, loin de Paris qui vient de brûler ses livres, Jean-Jacques Rousseau délaisse la perruque mondaine et choisit de ne plus porter que la coiffe et le cafetan arméniens. Sur les raisons qui le poussent à se singulariser par le vêtement, Rousseau évoque maintes fois les inconvénients que lui procure une maladie de la prostate. « Le fréquent usage des sondes me condamnant, écrit-il, à rester souvent dans ma chambre, me [fait] mieux sentir tous les avantages de l’habit long. » La sincérité avec laquelle Rousseau parle de ses incontinences vient renforcer l’image d’un homme qui n’a rien à cacher et dont les confessions n’oblitèrent pas les moindres tracas de l’existence. Du coup, le costume arménien sur la toile de Gérard fait office de bulletin da santé et requiert là encore du spectateur, sans que le philosophe ne s’abaisse à le demander, un peu de mansuétude et de commisération. Petit détail, après sa mort, on autopsia le corps du grand homme et l’on ne trouva rien. Rousseau avait là aussi tout inventé. Mais je doute qu’il eût fait aujourd’hui, et pour si peu, couler beaucoup d’encre…

Vous pouvez voir le portrait de Rousseau par Gérard, en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

L’Eglise rend hommage à Darwin? Attention danger!

15 février 2009

William Blake, LAncien des Jours (1794)
Album : William Blake, L'Ancien des Jours (1794)
Dieu créateur et géomètre de l'univers, faisant jaillir de sa main la lumière qui découpe dans la nuit chaotique la forme d'un compas. Darwin et la science en général ont-ils ruiné ce chant cosmique des origines?
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On fête ces jours-ci le 200ème anniversaire de la naissance de Charles Darwin et le 150ème anniversaire de la parution de son livre de référence, « L’origine des espèces ». Non seulement le milieu scientifique lui rend hommage, mais également le monde religieux dont Darwin avait pourtant mis à mal les certitudes héritées de la Bible.

Des pasteurs et des prêtres ont rendu justice à Darwin, avec une humilité et une lucidité auxquels leurs congrégations ne nous avaient pas habitué par le passé. L’histoire nous montre en effet que l’Eglise a commencé par condamner toutes les explications sur l’origine de l’univers et l’apparition de la vie qui contredisaient la Genèse biblique. Condamnation de l’héliocentrisme de Galilée, condamnation de la thèse évolutionniste de la vie, réfutation de la filiation de l’homme et du singe, surdité à l’égard de la psychanalyse freudienne qui remet en cause la toute-puissance de la raison consciente dont Descartes pensait qu’elle était un don de Dieu, perplexité enfin concernant le mécanisme de l’évolution qui privilégie le hasard, les mutations génétiques et la sélection naturelle.

Faut-il pour autant se réjouir de ce volte-face de l’Eglise ? La déférence à Darwin et à la science en général ne cache-il pas quelque chose de plus pernicieux que la contestation frontale, la censure et les bûchers d’antan ? La tendance actuelle d’une frange importante de l’Eglise consiste en effet non plus à blâmer la science, mais à la concilier avec la Bible. La comète qui survole la Palestine aux environs de l’an zéro ? C’est l’étoile des rois Mages ! La Méditerranée qui se déverse dans le bassin de l’actuel Mer Noire ? C’est le Déluge ! Les grandes extinctions animales ? C’est la vie antédiluvienne engloutie par les flots de ce même Déluge qui consacre désormais l’avènement de l’ère des mammifères. L’héliocentrisme ? L’évolutionnisme ? Ils ne remettent pas en cause le génie créateur de Dieu. Conséquence, la Genèse biblique demeure crédible en tant que narration elliptique de l’univers. Dieu reste aux commandes d’une évolution appelée désormais bienveillante, qui repose sur le solide acquis scientifique et maintient intacte l’idée d’un projet divin dont l’Homme est la finalité ultime.

Or cette thèse est désastreuse parce qu’elle transforme la foi en une adhésion de principe et parce que la Genèse quitte de facto ce chemin de traverse parallèle à celui de la science, je veux parler du chemin de la fable de l’univers que les peintres ont tant de fois empruntée. Quand William Blake peint en 1794 « L’Ancien des Jours », où l’on voit Dieu avec sa barbe de mille ans, faisant jaillir de sa main deux rais de lumière qui découpent dans la nuit chaotique la forme d’un compas ; lorsque William Blake dessine Notre Père au balcon du ciel, penché sur l’informe, et ordonnant qu’il y eût quelque chose plutôt que rien ; enfin quand William Blake inscrit le corps vigoureux du Créateur à l’intérieur d’un cercle parfait, avec en-dessous le parfait triangle dessiné par les deux jets de lumière, nous signifiant par là qu’au commencement était la mesure et l’esprit, nous vérifions combien la foi se doit de conserver son irrationalité fondamentale, sa poésie lumineuse et l’insondable mystère par lequel nous croyons, à l’envers du bon sens, à la résurrection, à la virginité féconde de Marie et au Jugement Dernier.

Vous pouvez voir « L’Ancien des Jours » de William Blake en consultant l’album ci-dessus. Vous pouvez aussi écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

 

Mgr Williamson, prouvez-nous « sans émotions » que Dieu existe!

9 février 2009

Lincrédulité de St-Thomas (1601-1602)
Album : L'incrédulité de St-Thomas (1601-1602)
Sur cette toile du Caravage ((1573-1610), St-Thomas enfonce son doigt dans le côté du Christ: "Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru", lui dit Jésus.
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Après avoir scandalisé l’opinion publique mondiale par ses propos négationnistes, l’évêque Richard Williamson, de la Fraternité Saint-Pie X, se déclare aujourd’hui prêt à revenir sur ses affirmations pour autant qu’on lui présente des preuves historiques que des Juifs ont bel et bien été exterminés dans les chambres à gaz.

Ce qu’il y a d’effrayant chez les négationnistes, c’est leur manière d’aborder l’histoire par le biais mécanique et technique. Comment techniquement a-t-on pu entasser des condamnés dans les chambres à gaz ; quels moyens a-t-on mis en place pour que les portes desdites chambres soient hermétiques et ne laissent pas passer le gaz létal ; quelle hauteur devaient avoir les cheminées d’évacuation des gaz pour éviter que ceux-ci ne redescendent et contaminent les Allemands eux-mêmes ; a-t-on des photographies aériennes attestant, par leur ombre portée, que ces hautes cheminées ont bien existé ; quel temps devait-on observer avant d’entrer dans les chambres à gaz, afin d’être bien certains qu’aucune poche de gaz ne subsistât sous l’entremêlement des corps. Les négationnistes accumulent ainsi des monceaux de petites énigmes techniques et il faut les avoir vus et entendus évoquer ces détails macabres avec le détachement, la méticulosité et la neutralité de ton qui caractérisent ceux qui se promettent de vérifier tout cela, je cite, « sans émotions ».

On est d’autant plus révolté que Richard Williamson, évêque de son état, croit spontanément et sans preuve qu’une vierge a pu enfanter ; que le Christ a marché sur l’eau ; qu’il a ramené Lazare de la mort à la vie ; qu’il a guéri un paralytique ; rendu la vue à un aveugle ; rassasié des milliers de fidèles avec 5 pains et 2 poissons ; qu’il est mort et qu’il a ressuscité trois jours après. Faudra-t-il, donnant-donnant, sommer l’évêque de prouver l’existence de Dieu, sans émotions, avec la même méticulosité ?

Dans un tableau célèbre datant de 1601 environ, le Caravage a représenté le disciple Saint-Thomas en compagnie de Jésus quelques jours après sa résurrection . Au chapitre 20 de l’Evangile de Jean, on apprend en effet que l’un des douze disciples, Thomas, appelé Didyme, n’était pas avec les autres quand le Christ ressuscité se révèle à eux. Aussi, lorsqu’il apprend la nouvelle, Thomas dit à ses amis: « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » Huit jours après, les douze disciples étant de nouveau réunis, Jésus vient et dit à Thomas : « Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-là dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant. » Caravage a représenté cet instant particulièrement trivial où le doigt de Thomas touche et s’enfonce dans la plaie encore béante du Christ ; cet instant où Thomas reconnaît son Maître et l’offense qui lui a été faite; cet instant où le Christ s’humilie et meurt comme une seconde fois, devant le peu de foi de Thomas. Et lorsque celui-ci s’écrie : « Tu es bien mon Seigneur et mon Dieu ! », Jésus lui répond : « Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. »

Vous pouvez voir le tableau du Caravage en consultant l’album ci-dessus. Vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse suivante: www.rsr.ch

 

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