Succession Couchepin: ce sera Burnand ou Hodler…?

21 juin 2009

Taureau dans les Alpes (1884)
Album : Taureau dans les Alpes (1884)
Une toile du Vaudois Burnand à confronter au Guerrier furieux de l'Alémanique Hodler, pour illustrer la tension qui secoue la Berne fédérale, depuis qu'un Suisse allemand s'est mis en tête de succéder au Romand Pascal Couchepin au Conseil fédéral.
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En proposant la candidature du fribourgeois Urs Schwaller à la succession de Pascal Couchepin au Conseil fédéral, le PDC a rallumé une guerre sourde opposant au sein de notre confédération la latinité romande à la germanité alémanique.

Et tout cela parce que le Conseiller aux Etats fribourgeois Urs Schwaller n’est ni un Romand ni un Tessinois, mais un Suisse allemand. Son élection déboucherait dès lors sur une représentation totalement déséquilibrée des régions linguistiques suisses au Conseil fédéral, avec 6 Alémaniques contre une Romande, la Genevoise Micheline Calmy-Rey. La presse romande s’en émeut et exige que le successeur de Pascal Couchepin soit un Latin.

Une fois ce postulat posé, cette même presse se demande alors ce qu’est un Romand. Le journaliste Eric Hoesli, répond prudemment que la Suisse est une mosaïque de langues qui doivent toutes être représentées au Conseil fédéral. Plus hardie, la rédactrice en chef du Matin Ariane Dayer évoque « une histoire, une culture, une économie et un rapport à l’Etat complètement différents des Alémaniques. » Or cette définition est plus risquée, car l’Histoire nous enseigne qu’à ce jeu identitaire, les Romands, à l’aube du XXe siècle, ont véhiculé des arguments réactionnaires ou grotesques.

Je pense à François Fosca qui, dans « La Voie latine », dénigre le paysage alémanique fait de sapin et de montagne, au profit du paysage romand, fait de vigne et de lac. Je pense à Charles-Ferdinand Ramuz qui fustige le calvinisme, pourtant dominant à Genève et à Lausanne, parce que contraire à la latinité présumée des Romands. Je pense à Paul Budry qui affirme que « le pays romand est par physiologie, de par la règle que l’esprit suit le sang, et de par la loi plus précise que l’esprit suit la langue, une appartenance française. » Je pense à Lucienne Florentin qui exhorte les artistes à peindre français. Je pense à Cingria qui revendique et se bricole une identité latine afin de se libérer de toute influence germanique. Et ainsi le néologisme Romandie apparaît-il en 1919, tandis que le mot Boche est systématiquement associé aux artistes venus du Nord, jugés responsables d’avoir inoculé la peste expressionniste à tout le pays. Résultat des courses, la Romandie, barricadée derrière son credo identitaire sera aveugle aux avant-gardes artistiques qui triomphent à Zurich, préférant s’extasier, comme Budry, devant les peintures d’un Gottofrey qui « mange ses couleurs en cachette »

Deux artistes incarnent aux yeux des Romands cette rivalité, l’Alémanique Ferdinand Hodler et le Vaudois Eugène Burnand qui peignent chacun en 1884, un tableau complémentaire, le Guerrier furieux pour Hodler et le Taureau dans les Alpes pour Burnand. Le premier, la hallebarde dressée vers le ciel, dominant le champ de bataille, guette l’intrusion soudaine de quelque ennemi et affirme en sentinelle incontournable sa farouche détermination à mourir s’il le faut, pourvu que fût défendu le sol de la mère patrie. Le second, homologue bestial du Guerrier furieux, est un taureau sans entraves, au cœur de la nature sauvage, d’où l’humanité paraît exclue, qui affiche clairement ses attributs virils, s’affirme en dominateur incontesté d’un territoire toujours inviolé et exhale de ses naseaux un souffle bleuté, reliquat d’un mugissement terrible dont l’effet se répercute comme un défi sur les parois alpestres environnantes.

Prenons garde à ce que nous disons aujourd’hui, car nous pourrions réveiller la bête, fourbir la hallebarde d’antan, inaugurer une dangereuse corrida helvétique…

Vous pouvez voir le Taureau dans les Alpes d’Eugène Burnand et le Guerrier furieux de Ferdinand Hodler en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

 

Pascal Couchepin s’en va, les caricaturistes pleurent

14 juin 2009

Vieillard à lenfant (vers 1480)
Album : Vieillard à l'enfant (vers 1480)
Le portrait d'un vieillard et d'un jeune garçon de Domenico Ghirlandaio pour prendre congé du Conseiller fédéral Pascal Couchepin et de son nez formidable.
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On le sait depuis peu, Pascal Couchepin quittera le Conseil fédéral en octobre prochain. Un départ qui va sans doute faire le malheur du dessinateur de presse Bürki qui s’était focalisé sur le nez particulièrement expressif du tribun valaisan.

Bürki est en effet un grand sentimental. Il pleurera sans doute la retraite politique de Couchepin comme il avait pleuré celles d’Yvette Jaggi et de Jean-Pascal Delamuraz dont les visages se prêtaient merveilleusement à la caricature. Le propre du dessin de presse est en effet de détecter un trait particulier du visage et de l’exagérer. On se souvient ainsi du menton de Joseph Deiss, de la lèvre inférieure de Christoph Blocher et l’on s’amuse aujourd’hui du bol de cacao posé sur la tête de Micheline Calmy-Rey.

En s’attachant à l’appendice nasal du Conseiller fédéral valaisan, Bürki a toutefois touché un organe propice à réveiller des susceptibilités douloureuses. Nul n’ignore en effet que la caricature antisémite, dressant une anthropométrie des Juifs, s’est focalisée sur le nez qu’elle dessinait en forme de 6 à l’envers. Depuis lors, le sujet est devenu sensible. Et il l’est d’autant plus que le nez est considéré comme le moins développé de nos cinq organes sensoriels, qu’il est ce que l’Homo sapiens sapiens aurait le plus atrophié, en regard, par exemple, de l’acuité olfactive de l’Homme de Neandertal. Par ailleurs, notre société hygiéniste considère l’odorat comme la perception la moins noble qui soit et s’évertue à combattre les odeurs, car ces dernières ont tendance à nous rapprocher d’un peu trop près de la gent animale. Au XVIIIème siècle, lorsque le philosophe La Mettrie voulut démontrer que l’intelligence, la mémoire, le plaisir, la colère, la connaissance, le désir, l’habilité à comparer, bref que toutes nos émotions et toutes nos facultés cognitives provenaient de nos cinq sens, il le démontra a contrario en choisissant ce qui lui paraissait être le sens le plus vil et le plus méprisable, l’odorat. Enfin, depuis Patrick Süskind et son livre « Le Parfum », nul n’ignore que le nez est irréversiblement associé à l’un des plus grands criminels de la littérature mondiale, Jean-Baptiste Grenouille, tueur de pucelles à l’odorat et à la mémoire olfactive surdéveloppées. Et nul n’ignore non plus que l’on doit à l’appendice nasal de Cléopâtre, l’une des figures de rhétorique les plus difficiles à expliquer aux élèves, l’anacoluthe telle que Blaise Pascal l’a magnifiée en ces termes : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face du monde aurait changé »…

Monsieur Couchepin, vous qui êtes de la lignée des Achille Talon, permettez-moi, en guise d’adieu, de vous offrir le plus célèbre nez de l’histoire de l’art, celui du « Vieillard à l’enfant » que Ghirlandaio peignit vers 1480. C’est un vieil homme, le nez défiguré par une rosacée ou rhinophyma, qui porte un regard d’une infinie bonté vers son petit-fils, à qui il transmet le témoin de la vie. L’amour et la confiance sont plus forts que les préjugés physiques, nous dit Ghirlandaio, ils surpassent l’aspect éphémère de notre enveloppe corporelle. C’est ainsi, Monsieur Couchepin, que nous nous souviendrons de la bête politique que vous fûtes, oubliant bien vite la caricature, en regard de laquelle, vous pourrez toujours répliquer : « C’est un peu court, jeune homme, on aurait pu dire bien des choses en somme »…

Vous pouvez voir le tableau de Ghirlandaio, ainsi que des caricatures de Bürki, en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle est diffusée tous les lundi matin à 7h45 sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

Epreuves du baccalauréat 2009 dans le canton de Vaud: c’est parti!

7 juin 2009

Muntean & Rosenblum, Sans titre (1999)
Album : Muntean & Rosenblum, Sans titre (1999)
Muntean & Rosenblum peignent des adolescents presque insignifiants, plongés dans un mal-être qui a quelque chose de poignant. Ces mêmes ados n'en passent pas moins leur BAC et rassemblent à cette occasion un savoir qu'on peut leur envier...
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C’est ce matin qu’ont commencé les épreuves écrites du baccalauréat dans le canton de Vaud. Un examen incontournable pour des gymnasiens envers lesquels j’éprouve une tendresse et une admiration particulières.

Le professeur que je suis ne peuten effet s’empêcher d’être ému à l’approche de ces examens. Pensez qu’à l’instant où il pénètre dans la salle et attend la distribution du premier paquet d’épreuves, un gymnasien incarne l’idéal humaniste de la Renaissance. A son niveau bien sûr, il concentre un savoir à nul autre pareil, un savoir que jamais ensuite il ne conservera, trop occupé à se spécialiser dans un domaine bien particulier. A 8 heures, ce matin, la tête bien pleine et bien faite, il aura engrangé et maintenu vaille que vaille une grammaire allemande et un vocabulaire anglais ; il aura stocké la psychologie des personnages des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ; il n’ignore rien de l’idéalisme cartésien qu’il saura confronter à l’empirisme de John Locke ; il est à même de vous expliquer les subtilités de la gamme pentatonique et pourquoi la perspective linéaire à deux points de fuite a révolutionné la peinture occidentale. Le calcul des probabilités ni l’algorithme d’Euclide ne lui sont étrangers, cependant qu’il déploie une carte du monde où s’alignent les grandes capitales et que l’archivage des dates de l’histoire dessine sur son front les fils intentionnels reliant notre passé à notre avenir.

Je suis certes un brin lyrique et peut-être très naïf, mais qu’il me soit permis, à titre tout à fait exceptionnel, de ne pas me reconnaître dans l’image que trois artistes ont régulièrement donnée des adolescents, je veux parler de Roy Lichtenstein et du couple Muntean & Rosenblum. Le premier est passé maître dans la représentation de midinettes blondes et sentimentales, ramenées au seul stade de l’émotivité la plus primaire et tout juste capables d’ânonner des stéréotypes à l’eau de rose. On en veut pour preuve l’une de ses œuvres les plus connues, « M-maybe » (1953), montrant une ravissante idiote, tout droit sortie des comics américains et se demandant pourquoi son chevalier servant n’est pas au rendez-vous. Quant à Muntean & Rosenblum, ils peignent des adolescents, esclaves des loisirs ou de la compulsion à être jeune et créatif, mais qui tous échouent à signifier. Vautrés sur des canapés ou installés dans les décors impersonnels de la modernité que sont un Mc Donald ou un parking, ils arborent des poses résignées et véhiculent de flasques provocations . Tout autour de la toile enfin, de brefs messages rédigés à la main expriment des opinions à quatre sous, des platitudes éculées qui sont le miroir de leur existence. Des textes qui parlent d’une envie d’inhabituel, d’un besoin de mystère, de la perte de l’expérience vitale, d’une rébellion que la génération dépeinte par Muntean & Rosenblum n’aura jamais le cran de faire…

Je maintiens au contraire, qu’à cette heure, le gymnasien qui reçoit sa première épreuve écrite ressemble au jeune Pantagruel à qui son père Gargantua écrivait : « qu’il n’y ait mer, rivière ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l’air, tous les arbres, arbustes et fructices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les métaulx cachéz au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy, rien ne te soit inconneu. » Bonne chance à tous et vive le savoir !

Vous pouvez voir les œuvres de Roy Lichtenstein et du couple d’artistes Muntean & Rosenblum en consultant l’album ci-dessous. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Clara Morgane ou quand le porno combat efficacement le viol

31 mai 2009

René Magritte, Le Viol (1934)
Album : René Magritte, Le Viol (1934)
La femme ramenée aux organes attentés par le violeur. Une métonymie effrayante contre laquelle se bat le Collectif féministe contre le viol. Avec l'aide d'une ex-star du hard, Clara Morgane.
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http://www.dailymotion.com/video/x9f3xn

Cela ressemble à un clip pornographique, l’actrice est une ancienne star du X, mais c’est bel et bien un film commandité par le Collectif féministe contre le viol que les internautes découvrent depuis peu sur la toile. Un film choc destiné majoritairement aux 15-25 ans, bardé d’un slogan des plus élémentaires : « Quand c’est non, c’est non ».

Devant la recrudescence des agressions sexuelles en France, qui aurait triplé en vingt ans, le Collectif féministe contre le viol a initié cette campagne de prévention, en s’assurant les services de Clara Morgane, ex-star du X et ancienne présentatrice vedette du Journal du Hard sur Canal+. Certes, ce n’est pas la première fois que l’on sensibilise les Français sur ce thème abominable, cependant jamais on n’était allé aussi loin qu’aujourd’hui. Car, avec Clara Morgane, on recourt au canevas classique de la pornographie : un homme gravit les escaliers d’un immeuble en haletant. Il sonne à une porte et Clara Morgane lui ouvre en disant : « J’en pouvais plus d’attendre ! ». L’homme la suit dans l’appartement, elle est seule, sa robe blanche détrempée fait deviner ses formes généreuses. On arrive dans la cuisine, l’évier fuit gravement, on comprend pourquoi Clara est mouillée, on comprend aussi que l’homme est plombier. Clara se penche vers le siphon, sa robe dévoile ses cuisses, le plombier n’en peut plus, s’apprête à la toucher, mais la femme se rebelle : « Qu’est-ce qui te prend ? T’as vu ta tête ? », lui dit-elle et l’homme se contemplant dans la glace s’aperçoit affublé d’une tête de chien. « Le désir, c’est pas contagieux, conclut Clara. Alors quand c’est non, c’est non. »

Le plombier et la femme au foyer, à l’instar de l’infirmière et de son patient ou du patron et de sa secrétaire, ressortit au registre éculé du couple pornographique. Les gros plans sur la bouche toujours entrouverte de Clara, de même que les formules du genre « J’en pouvais plus d’attendre », relèvent là aussi du film hard. Or, c’est paradoxalement en puisant dans cet abécédaire de la pornographie que le clip de prévention contre le viol atteint sa cible. Car, soudainement, il déroge à un principe fondateur et incontournable du genre, le consentement tacite et permanent de la femme. Là où Clara Morgane disait traditionnellement : « Oui ! », elle dit « Non ! » Le clip s’arrête là, on ne saura pas si ce « non ! » a été dissuasif, mais il aura eu le mérite de rappeler que sans consentement, il y a viol, que même une prétendue allumeuse n’est pas responsable.

En 1934, le peintre surréaliste belge René Magritte avait abordé la question avec « Le Viol », une toile célèbre où le visage de la victime est un agrégat des organes attentés par le violeur : les seins à la place des yeux, le nombril pour le nez, le sexe pour la bouche, un corps nu dans un visage qui stigmatise la traumatique et obsédante représentation de la femme par l’homme. Parce qu’il néantise la victime, en niant son visage et son âme, le regard opère un premier viol, nous dit Magritte. Lequel s’ajoute au viol physique en réduisant la femme à ses organes, la ramenant à la chair blessée et à son statut d’objet. C’est pour éviter que ne se vérifie cette terrible métonymie que le Collectif se bat, offrant à Clara Morgane l’insigne honneur d’être, au sens sartrien du terme, un sujet.

Vous pouvez voir « Le Viol » de René Magritte en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Trois sites évoquent « Le Viol » de Magritte de manière pertinente. Je m’en suis largement inspiré:

http://dadoululu.skyrock.com/

http://mucri.univ-paris1.fr/mucri11/article.php3?id_article=186

http://emkw.blogemploi.com/mon_weblog/2006/03/magritte_ceci_c.html.

 

 

 

 

Sous le sceau de l’anonymat, sous le signe du verso

25 mai 2009

Le vieil homme et le lac, (entre 1985 et 1989)
Album : Le vieil homme et le lac, (entre 1985 et 1989)
peint par Emilienne Farny (1938, acrylique, 80X80cm, collection privée). Un homme de dos, métaphore de cet anonymat dans lequel se complaisent les Suisses.
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Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à témoigner sous couvert d’anonymat, dans une affaire qui n’est en rien compromettante, si ce n’est un réflexe sécuritaire propre aux Suisses…

Petit rappel des faits : le 23 mai dernier, le journal « 24Heures » rapportait qu’en France, après l’agression d’une enseignante par un élève de 13 ans, le ministre de l’éducation Xavier Darcos envisageait non seulement d’autoriser les professeurs à fouiller le cartable des lycéens, mais aussi de créer une police mobile des écoles destinée à investir rapidement les établissements scolaires en cas de violence. Soucieux de comparer la France et la Suisse romande, en matière de délinquance à l’école, le quotidien lausannois interviewait le directeur d’un important collège vaudois. Lequel acceptait de témoigner, sous le sceau de l’anonymat. Pourquoi, diable, sous couvert d’anonymat ? Le sujet n’était pas compromettant, il ne s’agissait pas de dénoncer une quelconque réforme de l’enseignement vaudois, notre homme, d’ailleurs, a balancé des propos consensuels et rassurants tels que : « En Suisse, nous n’en sommes pas là » ou « nous n’avons à déplorer que quelques affaires mineures, un canif ou des images pornographiques sur un téléphone portable ».

Est-ce la peur du ridicule ? La crainte d’enfreindre le sacro-saint devoir de réserve ? Toujours est-il que, dans ce cas présent, l’anonymat apparaît comme le degré zéro de l’authenticité, cette authenticité dont les philosophes Heidegger et Sartre faisaient une condition sine qua non à l’accomplissement et à la réalisation de l’Homme, dans son projet d’existence. Je me souviens de la colère de Jacques Pilet, alors rédacteur en chef de L’Hebdo, lorsqu’il avait appris que dans le cadre d’un dossier de la rédaction sur le statut et le rôle du parrain et de la marraine au sein de la famille, des hommes et des femmes n’avaient consenti à témoigner qu’anonymement. « Il y a, dans le monde, avait-il dit, des gens qu’on enferme ou qui paient de leur vie le fait de témoigner à visage découvert. »

Le syndrome des lunettes noires, de l’identité refusée, du visage flouté, de la parole voilée ou du témoin qui nous tourne le dos, l’artiste lausannoise Emilienne Farny en a fait, des années durant, le motif de sa peinture, articulée autour de ce qu’elle nommait le bonheur suisse. Le bonheur suisse, ce sont des hommes et des femmes qui se calfeutrent dans des villas proprettes, encloses et sans portes, cernées de thuyas, dont les fenêtres vous épient désagréablement, véritables leçons d’ordre et de morale où la nature apparaît engazonnée et domestiquée, où la vie sauvage se résume à des taillis soigneusement ciselés. Des hommes et des femmes reclus dans l’anonymat de leur vie standardisée : tonte du gazon le samedi matin et grillade au barbecue le dimanche. Des hommes et des femmes systématiquement représentés de dos. « Pas de visages, pas de regards, pas d’expression, aucun message psychologique. » Juste l’immobilité, le silence, le déni d’existence et cette réclusion volontaire dans l’incognito confortable du propre en ordre.

A l’heure où la junte birmane s’acharne une nouvelle fois sur cette sentinelle des libertés qu’est Aung San Suu Kyi, nous sommes invités à décliner nos identités, à tomber le masque et la fausse barbe, en un mot à davantage de courage.

Vous pouvez voir, en trois tableaux, « Le Bonheur suisse » d’Emilienne Farny en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet: www.rsr.ch

 

 

Chappatte m’agace

17 mai 2009

La Mort est dans le champ
Album : La Mort est dans le champ
Un reportage en forme de bande dessinée réalisé par Chappatte.
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Les lecteurs du journal « Le Temps » ont récemment pu lire le reportage en bande dessinée que le dessinateur maison Chappatte a réalisé au Sud-Liban. Intitulé « La mort est dans le champ », ce reportage particulièrement douloureux évoque les ravages causés au sein de la population civile par les bombes à sous-munitions non explosées qui jonchent le sol.

En effet, suite à l’offensive israélienne lancée contre le Hezbollah libanais en 2006, des millions de ces bombes, qui peuvent disperser plusieurs centaines d’explosifs sur une surface grande comme plusieurs terrains de football, ont été larguées dans les champs, dans les jardins, sur les chemins, partout où hommes, femmes, enfants passent, travaillent et jouent.

Avec son reportage en bande dessinée, Chappatte frappe juste et nous bouleverse. Rompu aux techniques de la narration, il en utilise toutes les techniques, à commencer par le choix d’un titre fort, « La mort est dans le champ », sorte de pendant douloureux au poème de Paul Fort, « Le bonheur est dans le pré ». Il choisit aussi un incipit très prenant, la mort d’un enfant qui vadrouillait dans la forêt et confondit bombe et caillou. Il ouvre et clôture sa BD sur une image idyllique et panoramique. Ici, une plaine ondulante rythmée par l’alignement harmonieux des oliviers, là un amandier en fleur. Dans l’une comme dans l’autre, cependant, rôde la mort. Un sinistre panneau rouge avertit que l’oliveraie est constellée de mines, quant à l’amandier, il abrite sous son ombre et dans son sol, une bombe intacte, gorgée de sous-munitions. Comme on n’ose pas la déterrer, elle repose, tel un mort vivant, sous une mince dalle en béton.

L’avantage de la BD est qu’elle peut reconstituer, raconter et représenter de l’intérieur les drames quotidiens endurés par les civils libanais, sans qu’on n’exige de  Chappatte les preuves qu’on réclamerait auprès d’un journaliste de la presse écrite et sans que ne pointe chez le lecteur ce zeste de suspicion qui entoure désormais le reportage photographique, trop souvent manipulé. S’il recourt au portrait photographique, c’est à dessein d’authentifier les protagonistes de son récit, des images qu’il s’empresse d’ailleurs de picturaliser. Et lorsque la réalité dépasse ce que l’on pourrait imaginer, Chappatte juxtapose photographie et dessin, à l’exemple de ce panneau publicitaire sur lequel on peut lire : « Kiss me again », une affiche vantant un chewing-gum destiné à chasser la mauvaise haleine et plantée dans le chaos d’un décor de guerre…

Le seul reproche à faire à Chappatte n’est pas dans le contenu de son reportage, mais dans la propension qu’a ce dessinateur à jouer les clowns tristes. Chaque jour dans le quotidien Le Temps, il nous invite à rire de l’actualité, à prendre de la distance vis-à-vis de nos travers comportementaux. à  nous moquer de nos élus politiques, à rire de la Sarkozye ou de l’Obamania. Et puis, soudain, par le biais de ses reportages en bandes dessinées, nous sommes expressément priés de ne pas rire, car la chose est grave. On passe ainsi, sans transition, d’une chose dont il serait grotesque de ne pas rire, à une autre pour laquelle le rire apparaîtrait comme une forme suprême de la cruauté. Permis de rire, permis de pleurer, Chappatte nous dicte une morale permanente et indécrottable que l’on est en droit de trouver particulièrement agaçante.

Vous pouvez voir la bande dessinée de Chappatte en cliquant sur ce lien: « La mort est dans le champ »

Vous pouvez consulter le site de Chappatte

Vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

Van Gogh n’est pas épargné par la théorie du complot

10 mai 2009

Autoportrait à loreille coupée (1889)
Album : Autoportrait à l'oreille coupée (1889)
Un célèbre tableau de Van Gogh que revisitent deux chercheurs allemands prétendant que Vincent ne s'est pas automutilé, mais que c'est Gauguin qui lui a sectionné l'oreille avec un sabre. Vous avez dit théorie du complot?
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Tandis que la grande exposition Van Gogh bat son plein à Bâle, deux universitaires allemands rebondissent sur l’actualité en prétendant dans un livre intitulé « «L’Oreille de Van Gogh, Paul Gauguin et le pacte du silence» que ce n’est pas Van Gogh qui se serait automutilé, mais bien Gauguin qui lui aurait tranché l’oreille avec un sabre…

A toutes celles et à tous ceux qui ne comprennent l’actualité qu’à travers l’action volontaire, occulte et malveillante des hommes, pour qui l’explication officielle et autorisée d’un événement cache toujours une vérité plus sombre et machiavélique, en un mot, à toutes celles et à tous ceux qui ne croient qu’à la théorie du complot, réjouissez-vous ! Après la CIA qui aurait inventé de toutes pièces le scénario du crash de l’avion contre le Pentagone, lors des attentats du 11 septembre 2001 ; après les investigations farfelues d’un groupe d’experts qui concluent que les vaisseaux du programme Apollo ne se seraient jamais posé sur la Lune ; après que la propagande de Vichy eut attribué la défaite française de 1940 à l’influence pacifiste de la Franc-Maçonnerie sur les gouvernements du Front Populaire, voici que les Beaux-arts entrent à leur tour dans la cour des glands. Suite à une bagarre fortement alcoolisée, Gauguin, qui séjournait à Arles chez son ami Van Gogh, aurait, en décembre 1888, sectionné l’oreille droite de son ami, avec une virtuosité si consommée que le pavillon se serait décollé, sans que la lame n’esquinte ni la joue ni l’épaule de Vincent. Le maître d’armes contre le maître d’Arles est donc le dernier complot à la mode, il repose sur de simples allégations, à commencer par ce pacte de silence conclu entre les deux poivrots et, surtout, il est opportunément dévoilé au moment où Van Gogh fait la une de l’actualité

Van Gogh n’est pas la seule victime artistique des comploteurs. Il y a quelques années, Dan Brown, dans son livre « Da Vinci Code », alléguait sérieusement que dans « La Cène » peinte par Léonard de Vinci, le disciple Jean, situé à droite de Jésus était en réalité Marie-Madeleine, la fiancée du Christ qui lui aurait donné un enfant. Plus récemment, le photographe Robert Capa traîna toute sa vie, une rumeur, fondée sur le seul témoignage d’un journaliste prétendant que la plus célèbre photographie du monde, « La mort du soldat républicain » prise en 1936, serait un faux, une mise en scène destinée à la propagande républicaine, alors en guerre avec les nationalistes espagnols du Général Franco. Même si l’on sait aujourd’hui qu’il était de tradition de représenter l’apôtre Jean en des traits androgynes, parce que Jean symbolise le printemps, l’aurore, le premier âge de l’humanité, avant la faute originelle, quand Adam et Eve ne faisaient encore qu’un ; même si l’on a aujourd’hui identifié le soldat républicain photographié par Capa et qu’on sait qu’il est bien mort ce jour-là, la rumeur et le doute persistent.

Le principal enseignement de cette ridicule oreille cassée est qu’aujourd’hui, plus que jamais, la réalité ne suffit pas. Il faut l’assombrir avec de l’occulte et de la malveillance, il faut la customiser. D’autant plus que pour écouter ces sornettes, il y aura bien assez de têtes de choux et d’oreilles d’ânes… Alors, ne nous privons pas de surenchérir et informons les auditeurs qu’en réalité Gauguin et Van Gogh ne se trouvaient pas à Arles au moment du drame, mais à Malaga en Espagne, et que, suivant les usages, Gauguin ne s’est pas contenté de trancher une oreille, mais les deux oreilles et la queue…

Vous pouvez voir « L’autoportrait à l’oreille cassée » de Van Gogh, ainsi que « La Cène » de Vinci et « La Mort du soldat républicain » de Capa en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet, www.rsr.ch     

Police suisse ou la tentation sécuritaire et liberticide

4 mai 2009

Melencolia I (1514) dAlbrecht Dürer
Album : Melencolia I (1514) d'Albrecht Dürer
Au sommet de son art, Dürer grave "Melencolia", l'une des oeuvres les plus énigmatiques et les plus riches de toute l'histoire de l'art. Revisitée par les romantiques au XIXe siècle, "Melencolia" incarnerait le spleen de ce temps.
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On l’a appris hier, la police suisse est révoltée parce qu’elle n’aura bientôt plus le droit de traquer la cybercriminalité en dissimulant son identité derrière un pseudo, en se faisant passer par exemple pour une jeune et naïve internaute.

La police se croit légitimée à protester au nom d’un principe bien connu : la fin justifie les moyens. Si la finalité de notre action est bonne, alors les moyens utilisés sont bons. Ainsi, en Californie, où le racolage public est interdit, des policières se griment en péripatéticiennes pour piéger d’éventuels clients. Le drame, dans cette affaire, c’est qu’au nom de ce principe, la majorité des gens est disposée à cautionner ces dérives qui ne se sont pas seulement le fait de la police. Ainsi, le journaliste David Pujadas a récemment suscité un vaste débat d’éthique journalistique en lançant sur France 2 une émission intitulée « Les infiltrés » dans laquelle les enquêteurs, dissimulant là aussi leur identité, travaillent en caméra cachée, une pratique d’ailleurs utilisée couramment par toutes les télévisions du monde. Or, en acceptant de telles pratiques, toujours au nom de ce principe, nous troquons un peu de liberté, un peu de droit de l’Homme, un peu de sphère privée et un peu de dignité contre un peu de pragmatisme, de sécurité, de tranquillité et d’audimat. Un homme patibulaire hante-t-il le préau d’une école, on réclame à cor et à cri l’installation de caméras de surveillance ; un pédophile est-il enfin arrêté, on pose la question d’un rétablissement de la peine de mort ; un chauffard d’origine serbe sème-t-il la pagaille sur nos autoroutes, on exige son expulsion définitive hors de notre territoire. Les droits fondamentaux se grignotent ainsi, sans réflexion philosophique, laquelle nous rappelle que la démocratie, que nous avons patiemment bâtie, a un prix. Qu’elle est probablement le régime politique le plus exigeant, le plus difficile, le plus ingrat aussi puisqu’elle s’efforce de répondre à la barbarie, à la violence et au crime avec fermeté certes, mais d’abord avec humanité, avec dignité, dans le respect des lois et des droits fondamentaux de l’Homme.

En 1514, Albrecht Dürer exécuta une gravure qui allait devenir au XIXe siècle l’emblème du romantisme, la Mélancolie ou « Melencolia I ». On y voit une femme ailée, plongée dans l’inaction, une main soutenant sa tête. Autour d’elle sont disposés des instruments propres à la géométrie, mère de tous les arts, des objets destinés à façonner le monde. Pourtant, elle ne fait rien, elle sombre dans une paresse mélancolique, un spleen qui la conduit à revisiter nostalgiquement le passé, parce que le présent la laisse sans ressources. Désœuvrée et inutile, elle sombre dans la tentation psychologique qui est la nostalgie de l’enfance insouciante, personnifiée par la présence d’un petit angelot à ses côtés, et dans la tentation politique qui est la nostalgie de l’Ancien Régime, symbolisée par l’éclat de lumière solaire qu’on devine à l’arrière-plan. En un mot, elle régresse.

A tous ceux qui voudraient une démocratie à la carte, une démocratie rétractable au gré des événements, à tous ceux qui cautionnent joyeusement des pratiques liberticides, je dis, vous aussi vous régressez et peut-être que, dans la durée, vous serez aussi dangereux que ceux que vous traquez.

Vous pouvez voir la « Melencolia I » d’Albrecht Dürer, revisitée à l’aune du XIXe siècle romantique, en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet, www.rsr.ch

Enfants abandonnés dans une pizzeria d’Aoste: quand le cinéma conjure l’innommable

26 avril 2009

Le Jeu lugubre (1929) par Salvador Dali
Album : Le Jeu lugubre (1929) par Salvador Dali
Un homme tend le bras et se voile la face: c'est la métaphore du désir et du refoulement, qui peut conduire à l'inaction et à la lâcheté. Une honte que le héros de cinéma ne cesse de conjurer. Pour le meilleur et pour le pire.
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On a tous été choqué par cette affaire d’abandon perpétré en Italie, la semaine dernière. Une Allemande de 26 ans, sans argent, a abandonné ses trois enfants de 8 mois, 2 et 6 ans dans une pizzeria de la ville d’Aoste. Elle a été retrouvée avec son compagnon dans la forêt environnante et inculpée pour abandon de mineurs.

Et l’on n’a pas besoin d’être le parent d’un enfant en bas âge pour éprouver toute l’horreur de cet acte terrible, d’une lâcheté qui demeure, en dépit de toutes circonstances atténuantes, parfaitement inexcusable. Hasard de circonstances, une chaîne de télévision câblée proposait vendredi soir dernier un film d’une brutalité indescriptible, « Taken », narrant les péripéties d’un père, campé par Liam Neeson, interprète inoubliable de « La liste de Schindler » de Spielberg, jouant un agent secret américain à la retraite, qui reprend du service pour aller en France démanteler à lui seul un réseau albanais de prostitution qui séquestrait sa fille alors en villégiature à Paris. Le seul enseignement à retirer de ce film ultraviolent est sa fonction cathartique. Il nous dédouane de notre lâcheté en exhibant son contraire. Un père qui se soucie de son enfant devient, aujourd’hui, un héros de cinéma parce que notre société foncièrement veule et irresponsable fait le contraire. Tout le monde a vu, il y a quelques semaines, ces images insoutenables d’un jeune homme détroussé puis roué de coups dans un bus de la banlieue parisienne par une bande de voyous, des images tournées par une caméra de surveillance, et tout le monde a constaté l’impassibilité des autres voyageurs et du conducteur. Là encore, dans un film intitulé « L’expert » et récemment diffusé par la télévision, Sylvester Stallone campait en 1994 un personnage qui fait le ménage dans un autocar, parce que des hooligans en terrorisaient les usagers. Ces deux films ne doivent pas nous tromper, ils sont, a contrario, l’indice d’une société qui fait preuve de lâcheté, parce qu’elle est habitée par la peur.

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Salvator Dali a peut-être le mieux stigmatisé cette ambiguïté de la nature humaine. Dans un grand nombre des ses tableaux, à l’instar du « Jeu lugubre », du « Grand paranoïaque » ou de « La vieillesse de Guillaume Tell », il a portraituré des hommes ou des femmes dans une même posture troublante, une main tendue en avant, tandis qu’avec l’autre main, le personnage se voile la face. D’un point de vue psychanalytique, cette attitude caractériserait l’envie, le fantasme, le désir et, corollairement, son refoulement, au nom de la bienséance, de la raison et de l’instinct de conservation. L’être humain fonctionnerait, selon Freud, sur cette crête fragile, sur ce compromis et cet équilibre précaire entre ce qu’on aimerait être ou faire et ce qu’on n’ose pas, ce qu’on ne doit pas, ce qu’on ne peut pas faire. L’inaction, la lâcheté, la peur découleraient de ce combat trop souvent inégal dont l’irresponsable indécision de l’homme triomphe trop souvent. C’est là qu’intervient ce que Sartre appelait la mauvaise foi qui s’efforce de justifier la lâcheté ou de la racheter par la pléthore de héros hollywoodiens.

Vous pouvez voir des œuvres de Salvador Dali, en consultant l’album ci-dessus. Ouécouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch

 

 

La Turquie, hôte d’honneur du Salon du Livre de Genève pour démystifier le fantasme des peintres orientalistes

19 avril 2009

J-D Ingres, Le bain turc (1862)
Album : J-D Ingres, Le bain turc (1862)
ou le fantasme de d'une Turquie lascive, parquée dans un harem. Avec l'évocation par le peintre Delacroix de la cruauté des Turcs, cette vision a contribué à fausser durablement notre perception du pays.
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La Turquie est l’invitée d’honneur du Salon du Livre de Genève qui ouvre ses portes du 22 au 26 avril prochains. C’est l’opportunité pour nous de redécouvrir une nation que trop de préjugés, de mythes, de fantasmes et de peurs ont contribué à masquer, à dénaturer, à idéaliser ou encore à diaboliser. Et à ce jeu-là, la peinture a largement sa part de responsabilité.

La Turquie dont l’Europe ne veut pas dans son union, parce que sa démocratie est jugée bringuebalante, parce qu’elle fricote d’un peu trop près avec les Etats-Unis, parce que sa population à majorité musulmane menacerait l’identité judéo-chrétienne sur laquelle se serait bâtie l’Europe, et parce qu’enfin elle a toujours et commodément signifié la frontière entre nous et les Autres, la Turquie, c’est ce pays qu’aujourd’hui l’on observe de loin, que l’on toise de haut, alors même qu’il n’y pas si longtemps l’Europe des peintres l’avait investie, rêvée, fantasmée et apprêtée à son envie. La Turquie des maîtres orientalistes des XVIIIème et XIXème siècles, en effet, ce fut la Turquie non pas telle qu’elle était, mais telle qu’on voulait la voir, une Turquie sexuelle, une Turquie cruelle.

« Odalisque à l’esclave » de Jean-Dominique Ingres, vautrée au premier plan du tableau et prête à verser hors du cadre dans les bras du spectateur émoustillé, femmes lascives, alanguies, voluptueuses peintes par Jean-Léon Gérôme, prenant toujours soin d’étirer les bras derrière la nuque pour mieux valoriser le galbe de leurs généreuses poitrines, toutes ont contribué à cette image exotique de l’Orient et du Moyen-Orient, vaste lupanar où la libido violemment refoulée de la bourgeoisie occidentale trouvait matière à sublimation. Le célèbre « Bain turc » de Jean-Dominique Ingres, par exemple, s’inspire de récits de voyages enfiévrés décrivant le bain des femmes d’Andrinople en ces termes : « il y avait en tout deux cents filles. De belles femmes nues dans des poses diverses… les unes conversant, les autres à leur ouvrage, d’autres encore buvant du café ou dégustant un sorbet, et beaucoup étendues nonchalamment, tandis que leurs esclaves (en général de ravissantes filles de dix-sept ou dix-huit ans) s’occupaient à natter leur chevelure avec fantaisie. »

S’agissant de la cruauté des Turcs qui frappa aussi les esprits occidentaux au-delà de toute mesure, on citera le « Massacre de Chios » d’Eugène Delacroix, qui relate la victoire des Ottomans contre les Grecs de l’île de Chios en 1822, à l’issue de laquelle 25’000 Grecs furent tués et 45’000 vendus en esclavage. On y voit la Grèce, berceau de notre civilisation, réduite à un ramassis de vaincus prostrés, attendant la mort ou la captivité, hommes, femmes, enfants, vieillards, toisés par un cavalier turc qui emmène avec lui une jeune femme enchaînée à son cheval.

Une exception à la règle, le cas de Jean-Etienne Liotard, surnommé le peintre turc, qui visita la Turquie en 1738 et y demeura 5 ans durant, adoptant les mœurs du pays, se laissant pousser la barbe, portant le cafetan, même après son retour et dont les portraits recèlent une valeur ethnologique inestimable. A l’heure où la cité de Calvin accueille les écrivains turcs au Salon du Livre, il convient de rappeler que ce Liotard était Genevois…

Vos pouvez voir les œuvres de Jean-Dominique Ingres, d’Eugène Delacroix et de Jean-Etienne Liotard en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

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