Les riches sont surreprésentés à la télévision

25 octobre 2009

Abbaye cistercienne de Silvacane
Album : Abbaye cistercienne de Silvacane
L'architecture religieuse du Moyen-Age oscille équitablement entre pauvreté et richesse, selon que l'on considérait le Christ comme un Etre pauvre ou riche. Une égalité de traitement dont le télévision ne fait pas preuve, à en croire le CSA.
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On ne prête qu’aux riches ! C’est la conclusion d’un rapport que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel vient de publier à propos de la représentation des couches sociales à la télévision. Bien que minoritaires dans notre société, les classes aisées sont surreprésentées, tant dans les spots publicitaires et les journaux d’actualité que dans les émissions de divertissement et les documentaires.

Un tiers du temps d’antenne leur est en effet alloué nous dit le CSA qui voit à cela plusieurs explications : la pub, par exemple, est par définition méliorative, elle invente des scénettes idylliques, avec des environnements paisibles, des gens heureux jouissant d’un standing auquel la consommation du produit vanté contribue. Les journaux télévisés aiment généralement décortiquer l’actualité sous l’autorité d’un expert, d’un sociologue ou d’un politicien confirmé qui appartiennent tous à une couche sociale et intellectuelle supérieure. Les feuilletons à succès, de Dallas à Desperate Houswifes, nous introduisent dans l’univers cossu des patrons, des propriétaires ou des riches bourgeoises. Certes, ces derniers éprouvent des sentiments universels, partagés par toutes les couches sociales, tels que la jalousie, la mesquinerie ou la haine, toutefois ces travers, qui eussent été jugés sordides dans l’univers de Charles Dickens ou d’Emile Zola, acquièrent une sorte de grâce dès lors qu’ils concernent les riches. Enfin, on rappellera combien les frasques des stars hollywoodiennes captivent le téléspectateur moyen, le nombre d’émissions qui leur sont consacrées le prouve et l’on pense immédiatement au dessinateur Reiser qui, dans Hara-Kiri, comparaît riches d’antan et pauvres d’aujourd’hui: quand les riches allaient en vacances, c’était classe, quand c’est les pauvres, c’est un désastre écologique ; quand les riches se droguaient, c’était baudelairien, quand c’est les pauvres, c’est un fléau national… Et Reiser de conclure : « Supprimons les pauvres ! »

L’art occidental a longtemps été l’apanage des riches. Art de cour, art au service de la noblesse ou de la bourgeoisie triomphante soucieuses de s’immortaliser. Dans le domaine religieux toutefois, l’art a été confronté à l’une des controverses les plus célèbres de l’histoire du christianisme, la pauvreté ou le richesse présumées du Christ, une controverse qui allait dès le XIIe siècle influer considérablement sur sa représentation ou sa célébration. Le Christ était pauvre, il quémandait le gîte et le couvert chez l’habitant, disait St-Bernard de Clairvaux (1090-1153). Jésus est le Fils de Dieu, rien ne doit être négligé, ni l’or, ni les pierres précieuses, pour l’adorer, rétorquait Suger de Saint-Denis (1081-1151). La controverse n’ayant jamais été résolue, c’est ainsi que dans nos églises occidentales, le Christ est équitablement représenté. Dans des abbayes sobres et simples, des vaisseaux de pierres où perce une lumière naturelle tombant sur des autels épurés d’une part ; dans des cathédrales à l’enchanteresse sophistication, déambulatoire, baies immenses ornées de vitraux polyphoniques, triple élévation de la nef, voûte en lierne faîtière, colonnettes élancées retombant sur des chapiteaux ciselés d’acanthe, d’autre part. Le grand-messe cathodique devrait dès lors s’inspirer de la messe catholique…

Vous pouvez voir quelques exemples d’architecture religieuse riche ou pauvre en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Nicolas Sarkozy & Fils, Entreprise de Népotisme

18 octobre 2009

Rodolphe Toepffer (1799-1846)
Album : Rodolphe Toepffer (1799-1846)
Antidote à Jean Sarkozy, Rodolphe Toepffer, fils de l'illustre peintre Wolfgang-Adam Toepffer s'est fait tout seul en inventant ni plus ni moins que la bande dessinée.
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La France entière s’émeut de la probable élection de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD, l’Etablissement public d’aménagement de la Défense qui est le quartier d’affaires le plus important d’Europe. Jean Sarkozy n’a en effet que 23 ans, il n’a pas terminé ses études de droit et, surtout, il est le fils de l’actuel président…

Et cela s’appelle, pour certains, du népotisme, Claire, un terme qui désignait primitivement une pratique courante au Vatican consistant pour un pape à attribuer des titres, des donations, des faveurs aux membres de sa famille et notamment à ses neveux (nipote en italien, d’où l’origine du mot). Jean Sarkozy a beau jeu de demander qu’on le juge sur ses actes et qu’on cesse de le harceler sur son pedigree, il ne convainc guère et se retrouve confronté à une problématique aussi vieille que la première filiation de l’Histoire, la problématique du fils à papa qui se décline sur le plan de l’hérédité, du rapport conflictuel ou encore de l’émancipation.

Ainsi l’histoire romaine est-elle constellée de parricides, à l’instar de Brutus poignardant Jules César, et d’infanticides, à l’image de Lucius Junius Brutus faisant exécuter ses deux fils Titus et Tiberius. Au chapitre du 7ème art, ce n’est quand même pas un hasard si Nicolas, fils de l’acteur Jean-Luc Bideau, est notre actuel Monsieur Cinéma suisse, de même que la carrière du regretté Guillaume doit quelque chose à Gérard Depardieu ; on pense d’autre part à Claude, fils de Pierre Brasseur qui avait reconnu s’être longtemps battu pour se faire un prénom ; on pense également à Paul qui s’évertue vainement à percer dans le sport automobile pour se convaincre qu’il n’est pas seulement le fils de Jean-Paul Belmondo ; quant à Alain Delon, à qui l’on suggérait qu’il ne devait pas être facile pour son fils Anthony d’avoir un père aussi célèbre que lui, il répondait non sans raison qu’être le fils d’Alain présentait aussi quelques avantages non négligeables… Quant à la religion, je n’ai pas besoin de m’appesantir sur Dieu le Père qui programme à Jésus-Christ son fils, un destin de crucifié…

Et en peinture, me direz-vous ? Les exemples suisses abondent et il me suffira d’évoquer, à la charnière des XIXe et XXe siècles, le cas de Rodolphe Toepffer, fils du grand peintre genevois Wolfgang-Adam Toepffer. Dans un premier temps, Rodolphe suivit les pas de son illustre parent se destinant à son tour à la peinture. Bien vite, cependant il dut renoncer, à cause d’une grave maladie des yeux qui l’empêchait de distinguer les couleurs. Pas démonté pour autant, Rodolphe se lança dans l’écriture, couchant par écrit le récit de ses Voyages en zig-zag à travers les Alpes. Puis il se mit à griffonner de petits dessins, circonscrits dans des vignettes qui se suivaient et accompagnés de légendes indispensables à leur compréhension, des petits dessins qui allaient connaître une fortune sans précédent au XXème siècle et préluder à la naissance d’un art prodigieux, incontournable et universellement admiré. Ainsi Rodolphe s’est-il fait tout seul. Il n’est pas le fils de Wolfgang-Adam Toepffer, mais bien davantage, il est le père de la bande dessinée…

Vous pouvez voir quelques exemples de dessins exécutés par Rodolphe Toepffer, en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch              

Hétéroclite et encombré, la Musée du Communisme de Prague imite l’exposition « Art dégénéré » des Nazis en 1937…

12 octobre 2009

Musée du communisme, Prague
Album : Musée du communisme, Prague
Au Musée du communisme de Prague, on trouve ce qu'on est venu chercher: la haine d'un régime honni. Pour se faire, les initiateurs du musée adoptent la mise en scène hétéroclite que les Nazis avaient imaginée en 1937 pour se moquer de l'art moderne
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Les médias se sont largement fait l’écho du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, prélude à l’effondrement du bloc soviétique. Ils ont notamment évoqué la question de l’ ostalgie, à savoir un sentiment de nostalgie éprouvé par les habitants de l’ancien bloc de l’Est, aujourd’hui confrontés aux dures réalités de l’économie de marché.

Séjournant à Prague la semaine dernière, je me suis demandé si les Praguois étaient eux aussi ostalgiques… La réponse est bien évidemment non. Dans une ville qui a vu en août 68 les chars du Pacte de Varsovie envahir les places, où le nom de Gustav Husak, chantre de la normalisation, est aujourd’hui encore associé à une injure, il était difficile de répondre par l’affirmative. On s’en convaincra à fortiori en allant visiter le Musée du communisme qui s’est installé depuis quelques années sur Na Prikope, l’une des avenues les plus chics de la ville. Un musée coincé entre un Mc Donald et un Casino, auquel on accède après avoir gravi un escalier monumental pourvu d’un tapis rouge…

C’est un musée abracadabrantesque, terriblement exigu, encombré de vestiges autour desquels le visiteur doit slalomer. On croule sous le nombre de notices informatives qu’il faudrait lire pour comprendre l’agencement général de l’exposition et pour trouver de la cohérence au milieu d’un capharnaüm d’objets hétéroclites où les boîtes de cacao, les uniformes des Jeunesse communistes, les outils agricoles ou industriels, les portraits de Clement Gottwald, de Karl Marx ou encore les bustes de Vaclav Havel et de Lénine finissent par étourdir et étouffer le visiteur le plus curieux. Dans ce musée où l’espace semble réduit à la seule portion vitale, où il est quasiment impossible de revenir sur ses pas, on n’avance pas, on serpente dans une sorte de file indienne qui ravive les pires souffrances de la population praguoise, condamnée à faire la queue des heures durant pour s’approvisionner. Un musée formaté par le rejet, le malaise et la peur, un musée ponctué à son acmé par la reconstitution d’un bureau de la police secrète, pourvu d’un téléphone antédiluvien qui sonne à chaque fois qu’un individu en franchit la porte. Voudrait-on nous signifier toute l’horreur de ces années de plomb qu’on ne s’y prendrait pas autrement et c’est là que le bât blesse.

Sur le fond, on ne va pas reprocher aux Tchèques de fustiger le communisme qui les a tant fait souffrir. En revanche la forme nous interpelle. Car l’agencement de l’exposition, la stratégie de l’encombrement hétéroclite qui la caractérise renvoient aux pires expositions de l’histoire contemporaine, à commencer par Entartete Kunst à Berlin en 1937, une mise en scène orchestrée par les Nazis pour démontrer que l’art contemporain, le cubisme, l’expressionnisme, le constructivisme, le dadaïsme, le surréalisme et l’art abstrait relevaient de l’art dégénéré. Le chenis, le fouillis, l’étouffement, la proximité incongrue de tableaux disposés parfois de guingois, les annotations murales, les bruitages, tout ce florilège de la dérision imaginé par Berlin a fait école à Prague. Au Musée du communisme, les Praguois ainsi que les touristes occidentaux trouvent donc ce qu’ils sont venus chercher, non pas de l’ostalgie, mais une beaucoup, beaucoup de démagogie…

Vous pouvez voir des vues du Musée du Communisme de Prague ainsi que quelques images de l’exposition Entartete Kunst, en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

de Villepin, la Sainte famille et la propagande

2 octobre 2009

De Villepin, 1er jour du procès Clearstream
Album : De Villepin, 1er jour du procès Clearstream
Il est venu en famille. Ses enfants, son épouse lui servent de caution morale. En même temps, de Villepin lance un message fort: en m'attaquant, vous attaquez ma famille. Une image, écrit Jean-Michel Apathie (RTL). Une image de propagande.
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Le procès de l’affaire Clearstream, qui occupe le devant de la scène judiciaire française depuis deux semaines, a été marqué à son ouverture par une image très forte, l’arrivée au tribunal de l’ancien premier ministre Dominique de Villepin, entouré de sa femme et de ses enfants.

Comme l’a parfaitement décrit le chroniqueur politique Jean-Michel Apathie, de Villepin arrive, « droit, altier, fier ». Il fait une déclaration solennelle, apprise par chœur, il se pose en victime d’une injustice et, dans cet exercice, il est beau. C’est « presqu’une figure des temps anciens, la chevelure du chevalier, on voit presque l’armure, on se demande où il a rangé le cheval. » Sa famille est avec lui, de beaux enfants, dont une fille mannequin, et une femme souriante. Que viennent-ils faire ici, si ce n’est participer activement à ce que Jean-Michel Apathie appelle la fabrication d’une image. Leur présence atteste que l’acharnement de Sarkozy détruira non seulement un homme, mais aussi une famille « unie, soudée, confiante dans l’honnêteté du père et mari. » Leur présence est aussi un « témoignage de moralité. Nous le connaissons, disent-ils par leur seule présence, il est incapable d’avoir fait le mauvais coup qu’on lui reproche. » La présence de la famille pose ainsi « l’affirmation de l’innocence comme un postulat ». Pas besoin de discours, la présence physique de la famille unie suffit. « Voilà fondamentalement, conclut Apathie, une image. » Une image savante, parfaitement orchestrée et bien rôdée, parabole de l’innocence, métaphore de la probité, allégorie de la vérité. Ou plus simplement image de propagande.

Ah, la propagande ! Véritable institution culturelle ordinairement réservée aux seuls états totalitaires ! Propagande soviétique, propagande nazie ou, plus proche de nous, propagande pro-irakienne destinée à exalter l’image de Saddam Hussein. Souvenons-nous : quelques jours avant que les forces interalliées ne libèrent le Koweït du joug irakien en janvier 1991, on voit fleurir dans les souks des affichettes à la gloire de Saddam Hussein. Les premières montrent un Saddam souriant, habillé en civil, assis dans un salon, apôtre de la négociation et de la paix. Puis, dès lors que la guerre paraît imminente, on le voit, en uniforme militaire, priant dans une mosquée, appelant le monde musulman à la guerre sainte ; ou encore tenant dans ses mains la mosquée du Rocher à Jérusalem, comme pour dire aux Palestiniens que leur guerre contre Israël et la sienne contre l’Occident sont les mêmes. Lorsque le conflit éclate, on le voit, ô surprise !, sur le cheval de Napoléon franchissant les Alpes, une fresque immortalisée en son temps par le peintre David… Et lorsque le conflit se conclut par le retrait des troupes irakiennes du sol koweïtien, on le voit tout sourire, qui fait le « V »de la victoire !

L’image du preux chevalier de Villepin nous enseigne que les potentats n’ont pas le monopole de la propagande. Avant que le procès ne commence, qui consacre la toute-puissance du témoignage, de l’aveu, du document, de l’interrogatoire, du serment, de l’archive, de la plaidoirie ou du verdict, en un mot qui consacre l’avènement de la seule parole orale ou écrite, l’icône de Villepin et sa sainte famille, avec l’efficacité dont toute image est riche, nous rejouent l’Ecce homo de la Passion. Soyez certains que s’il est acquitté, le grand homme sortira tout sourire du prétoire, en faisant le « V » de la victoire…

Vous pouvez voir les affichettes représentant Saddam Hussein en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Pour Valérie Boyer, députée UMP, les photographies retouchées doivent être signalées comme telles.

27 septembre 2009

Limage qui a mis le feu aux poudres
Album : L'image qui a mis le feu aux poudres
Sharon Stone, 51 ans, qui s'écrie, dans Paris Match: "J'ai 50 ans et alors?" Alors ? Excessivement belle, excessivement parfaite, ...excessivement retouchée, Stone soulève la polémique, au point qu'une députée française veut légiférer en la matière.
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Les photos retouchées sont-elles si préjudiciables à la vérité de l’information qu’il faille une loi ? Une députée française se mobilise en tous les cas pour que l’utilisation des logiciels de retouche soit dorénavant indiquée sur les images.

Deux cas récents de manipulations informatiques de l’image photographique ont probablement mis le feu aux poudres. Cet été, tout le monde a vu dans « Paris-Match » les photos de Sharon Stone resplendissante, toute en jambes et seins nus, disant : « J’ai 50 ans et alors ? » Seulement voilà, comme l’écrivait le quotidien « Le Matin », « entre les coups de scalpel, les injections de divers élixirs de jouvence, les petits plats mitonnés par son nutritionniste personnel et, surtout, le sacro-saint logiciel Photoshop, l’ex-actrice de cinéma n’a plus rien de réel. » Plus récemment, le coup de gueule de la comédienne française Florence Foresti devant sa photo en couverture du magazine « Psychologies » a également fait grand bruit. Sans l’avoir prévenue, le magazine a en effet jugé bon de corriger informatiquement le nez disgracieux de l’humoriste préférée des Français comme le concède aujourd’hui le directeur de la rédaction : « C’est une photo en gros plan, et on a gommé une ombre qui exagérait un peu le petit défaut qu’elle a sur le nez. » Ces falsifications, qui s’ajoutent à une longue liste de fraudes informatiques, parmi lesquels on rappellera les bourrelets gommées de Sarkozy, torse nu, faisant du canoë avec son fils Louis, ont incité Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône, à obliger que la mention « photo retouchée » soit apposée en-dessous de toute photographie retravaillée, afin, dit-elle, de « lutter contre cette image de la femme toujours jeune et mince qui peut avoir une mauvaise influence sur les adolescentes. »

Pour le bien de la photographie et afin de préserver son extraordinaire pouvoir de restitution de la réalité, on voudrait applaudir à deux mains cette initiative. Malheureusement, celle-ci s’ajoute à une liste tellement longue de mesures coercitives édictées par le pouvoir en place à l’encontre de la presse et du droit à l’image, que cette initiative devient suspecte, sachant que Madame Boyer est affiliée au parti de la majorité présidentielle. D’autre part, l’application de cette initiative s’avère tout simplement inopérante, dès lors que les stars ou les mannequins qui viennent poser devant l’objectif ont eu recours à la chirurgie plastique… Faudra-t-il apposer la mention « Image non retouchée d’un corps non retouché » ? ; « Image retouchée d’un corps non retouché » ?; « Image retouchée d’un corps retouché » ? On le voit, c’est un casse-tête qu’aucune liposuccion ne saurait réparer…

Il serait néanmoins à propos de rappeler à « Paris-Match », champion du monde toute catégorie de la retouche photographique, les engagements que sa rédaction avait prises en 1998, suite au scandale de sa couverture consacrée à la réception de Ernst de Hanovre à Monte-Carlo, à l’occasion de ses fiançailles avec Caroline de Monaco. On y voyait, dans une intimité d’alcôve exceptionnelle, les deux tourtereaux souriants et énamourés. En réalité, les deux amants étaient entourés de nombreux invités. Pire, entre eux deux s’était intercalée la comtesse Albina de Boisrouvray, cousine de Caroline, qui affichait par ailleurs un décolleté des plus vertigineux. Dénoncé par le photographe, le magazine s’était excusé et avait édicté sur une pleine page, une charte de bonne conduite pour les éditions à venir. Mon oeil…

Vous pouvez voir les photos retouchées de Sharon Stone, de Florence Foresti et du couple Caroline et Ernst de Hanovre en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Ci-dessous, par ailleurs, vous pouvez comprendre la démarche du magazine « Elle » qui a publié récemment les portrait de huit stars féminines sans le moindre maquillage, ni le moindre fard.

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Ségolène Royal nous touche et nous émeut. Enfin…

20 septembre 2009

Elisabeth II par Lucian Freud.
Album : Elisabeth II par Lucian Freud.
Un portrait cruel et sans lifting, mais d'une humanité extraordinaire qui valut à la Reine de recouvrer la sympathie de ses sujets, après des années de désamour et de disgrâce. Puisse Ségolène Royal, aujourd'hui au fond du trou, recouvrer la même grâce.
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Cette semaine, Ségolène Royal a inauguré son nouveau site Internet intitulé DésirsDavenir.com. Aussitôt, des milliers d’Internautes ont pastiché sa page d’accueil, tournant plus particulièrement en dérision le fond d’écran choisi par la candidate malheureuse à la présidence française : un ciel infini planté au-dessus d’une verte prairie.

Un fond d’écran qui a fait dire à certains que Royal et Raël étaient pilotés par le même graphiste ou encore que Ségolène avait rejoint Tom Cruise et les milieux de la scientologie. Les pasticheurs s’en sont donnés à cœur joie, l’un évoquant un DésirDendives.com, l’autre transformant Ségo en Sega, avec incrustation du jeu vidéo le plus antédiluvien qui se puisse être, le fameux jeu de tennis à deux barres… En un mot, le portail Internet de Madame Royal a été jugé effroyablement ringard.

Il est certain que si cette page d’accueil surannée avait été l’œuvre d’un homme, elle n’aurait pas suscité ce déferlement de sarcasmes qui vérifie les conclusions d’une étude récente sur le traitement des femmes politiques dans les médias. Généralement désignées par leur seul prénom, examinées à l’aulne de leur physique, de leurs habits, de leur âge, de leur taille, de leur capacité à combiner la politique et la popote, elles sont les victimes de jugements inéquitables. En privilégiant la forme plutôt que le fond, en s’acharnant sur la page d’accueil plutôt que sur le contenu du site de Ségolène Royal, les internautes confirment précisément le traitement sexiste des femmes en politique.

Pionnière dans l’utilisation d’Internet durant la dernière campagne présidentielle, Ségolène Royal se voit aujourd’hui trahie par les internautes qu’elle courtisait, lesquels ne se font pas faute de publier d’innombrables bêtisiers, mâtinés de caricatures qui la tournent en ridicule le plus achevé. De surcroît lâchée par son parti qui s’est approprié sa politique participative de même que sa volonté d’organiser des primaires pour la prochaine échéance électorale, elle est en ce moment au fond du trou.

Mais, paradoxalement, alors même qu’elle est livrée à la vindicte anonyme, voici que dans son immense solitude Ségolène Royal nous touche. Elle nous rappelle un portrait d’Elisabeth II d’Angleterre peint par Lucian Freud en 2001. C’est un portrait minuscule, mais d’une extraordinaire intensité, où se lisent les stigmates de la vie, les ravages causés par la pipolisation de ses trois enfants, les divorces à répétition au sein de sa famille, la mort brutale de Lady Diana, la destruction de son château de Windsor, mais aussi, et surtout, le poids d’une couronne qui paraît peser de tout son poids sur la tête altière, avec son lot contraignant de représentations, d’inaugurations, d’étiquettes et de savoir-vivre. Un portrait cruel et sans lifting, mais si humain, qu’il a produit auprès du public et des médias un vaste mouvement de compassion et de sympathie, offrant à sa Gracieuse Majesté le privilège de reconquérir ses sujets, après des années de désamour et de disgrâce. Ségolène n’a de Royal que le nom, toutefois, à l’instar d’Elisabeth II, elle n’abdique pas, mais repart dans son combat de femmes confrontées aux mâles prédateurs, conscientes que le monde ne leur appartient toujours pas, mais bien décidées, par-delà quolibets et persiflages, et à l’image de ces pionnières de la politique que furent les suffragettes, à se l’approprier enfin.

Vous pouvez voir le tableau de Lucian Freud, ainsi que certains pastiches du site DesirDavenir.com en consultant l’album ci-dessus. Ou voir ci-dessous le reportage que France 3 a consacré à l’affaire. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Vous pouvez aussi vous connecter à www.DesirDendives.com

Sur le traitement des femmes dans les médias, cliquez sur ce lien: www.lecourrier.ch

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« Apocalypse » sur France 2 ou la trahison des images

13 septembre 2009

René Magritte, La trahison des images, (1929)
Album : René Magritte, La trahison des images, (1929)
Un tableau emblématique destiné à stigmatiser le film documentaire Apocalypse produit par France 2, qui raconte l'épopée de la Guerre 39-45, avec des images colorisées...
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Présenté en trois parties sur France 2, le documentaire Apocalypse, qui raconte l’histoire de la Seconde guerre mondiale, connaît, après la Belgique, un grand succès d’audience en France. Des images d’archives parfois inédites, les commentaires sobres de Matthieu Kassovitz, la caution de l’historien Daniel Costelle et le savoir-faire de la réalisatrice Isabelle Clarke expliquent l’engouement du téléspectateur pour cette épopée diffusée à l’occasion de la célébration du 70ème anniversaire du déclenchement des hostilités.

Je ne vois pas ce que ce documentaire apporte de plus par rapport aux Grandes Batailles d’Henri de Turenne ou à De Nuremberg à Nuremberg de Frédéric Rossif C’est un documentaire de plus qui nous amène à le comparer avec les précédents, c’est-à-dire à banaliser son contenu au profit d’une patte spéciale, d’une approche particulière, d’un style nouveau. En l’occurrence, Apocalypse ose faire ce qu’on avait encore jamais fait, coloriser les images en noir/blanc et inventer du son pour les séquences muettes. On nous présente de fait un documentaire avec des couleurs vraisemblables, et des sons vraisemblables, on décide que cette Londonienne qui contemple sa maison en ruines portait ce jour-là vraisemblablement une robe vert-émeraude et ainsi la reconstitution se substitue au document d’archive, le plausible prend le pas sur la vérité du témoignage filmographique, la spectacularisation l’emporte sur le fait brut. Ce n’est plus la réalité telle que nous l’ont livrée les archives, c’est la réalité qu’on a envie de voir, enjolivée et sertie dans son écrin de pixels chromatiques. C’est enfin une manière de dire que le vivier des images d’archives à disposition ne suffit plus pour attirer les téléspectateurs. Il faut les booster, les customiser. Par ailleurs, Apocalypse cède à la même tentation que toutes les reconstitutions précédentes, puiser dans les archives sans se soucier de préciser quand, où et par qui ces images ont été tournées. On ne nous précise pas, par exemple, si le célèbre plan-séquence montrant Hitler debout dans sa limousine, fendant la foule dans un travelling extraordinaire, capable à lui seul de résumer l’essence d’une dictature, s’il est l’œuvre ou non de Leni de Riefenstahl, s’il a été filmé avant la guerre ou juste après la capitulation française, si l’on est à Berlin, à Nuremberg ou à Munich… Il est regrettable que cette confusion, que Claude Lanzmann, l’auteur de Shoah, a si souvent condamnée par le passé, n’ait pas été levée.

Opération marketing de la chaîne publique française, relayée par les médias, à grands renforts d’interviews et de reportages sur les coulisses du montage et sur la fatigue heureuse des auteurs fiers de leur travail accompli qui exhibent le livre du film et projettent déjà Apocalypse II et même Apocalypse III, le film de Costelle et Clarke rate sa cible. Car ce n’est pas d’images dont nous avons besoin, mais bien d’une culture de l’image, d’une réflexion fondamentale semblable à celle que le peintre belge René Magritte avait si bien inaugurée quand il avait écrit « Ceci n’est pas une pipe », au-dessous d’une représentation hyperréaliste d’une pipe, dans un tableau opportunément intitulé La trahison des images. Apocalypse n’est pas la guerre telle qu’on peut la raconter, mais telle qu’on veut la montrer, de même que la pipe de Magritte n’est pas une pipe, mais une image de la pipe.

Vous pouvez voir ci-dessous le travelling de Hitler qui fend la foule anonyme et la bande-annonce du documentaire Apocalypse, ainsi que ci-dessus dans l’album le tableau de Magritte. Vous pouvez aussi écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: Matinales

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Jérôme Leuba ou le mythe de Galatée à l’envers

6 septembre 2009

Jérôme Leuba (1970), Battlefield #47
Album : Jérôme Leuba (1970), Battlefield #47
Une sculpture vivante qui émeut les badauds et pose des questions essentielles touchant au statut de l'art et de la réalité. Le Genevois Jérôme Leuba fait mouche...
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Alerté par des badauds, la police municipale de Bienne boucle une rue piétonne de la ville. En cause, la présence d’un homme patibulaire juché sur le balcon d’un immeuble et tenant son fusil d’assaut dans les mains. Renseignements pris, il s’avère que le serial killer n’est autre qu’une œuvre d’art en situation, exhibée dans le cadre de l’exposition « Utopics – L’art dans la ville » qui se tient jusqu’au 25 octobre au cœur de la cité bernoise.

Cette mise en scène est signée de l’artiste genevois Jérôme Leuba (1970) qui pratique ce qu’on appelle la sculpture vivante, avec un figurant en chair et en os, ostensiblement installé sur un vrai balcon et pourvu d’un vrai fusil d’assaut de l’armée suisse. Cette œuvre d’art s’insère dans une réflexion de longue haleine que l’artiste mène et regroupe autour d’un titre générique : « Champs de bataille ».

A l’instar des grains de raisins que le grand sculpteur grec Phidias avait si bien exécutés que des oiseaux leurrés tentaient de les picorer, l’émoi des badauds, leur coup de fil à la police, ainsi que l’intervention de la maréchaussée à Bienne ont principalement pour mérite d’inciter les badauds à se poser des questions fondamentales. Où s’arrête la réalité, où commence l’art ? Qu’est-ce qui me permet de reconnaître une œuvre d’art ? L’art et la réalité peuvent-ils fusionner et se confondre ? L’art ne devrait-il pas être ce qui se surajoute à la réalité et non ce qui la singe ? L’art peut-il être vrai ou doit-il toujours rester dans l’imaginaire, le virtuel ou le potentiel ? En outre, Jérôme Leuba vérifie notre inclination pour la peur, il sonde intelligemment nos réflexes sécuritaires, il interroge notre propension à appeler sans délai la police, à déléguer systématiquement tout ce que nous ne comprenons pas aux représentants de l’ordre et de l’autorité. Enfin, Leuba vérifie aussi combien notre rapport au fusil d’assaut helvétique s’est modifié avec le temps. Il n’est plus le garant de nos libertés éternellement préservées, l’icône de la sentinelle longeant la crête limitrophe du Jura et veillant sur la paix sauvegardée de la Suisse, au cœur d’une Europe en guerre. Il est aujourd’hui l’arme avec laquelle une recrue abat sans raison une adolescente de 16 ans qui attendait son bus à Zurich, une nuit de novembre 2007.

Le seul reproche que l’on pourrait adresser à l’artiste genevois tient dans la désillusion qui suit la découverte du pot-au-rose : ce n’était pas un serial killer sur ce balcon, mais juste une innocente œuvre d’art, un gag, une plaisanterie de mauvais goût. On se croirait presque dans un remake de la Caméra cachée ou de Surprise sur prise, ces émissions télé qui font croire à leur victime, par exemple, que leur appartement est saccagé par un gorille ou que la rue où ils habitent n’a jamais existé. Quand on leur signifie qu’ils ont été le jouet d’une mise en scène habile, on les devine soulagés, ce n’était qu’un mauvais rêve, la réalité reprend place, avec ses repères, ses familiarités. Jérôme Leuba, c’est le mythe de Galatée, mais à l’envers. Galatée était une sculpture en marbre qui devient, par la volonté de la déesse Aphrodite, une femme en chair et en os, au lieu que notre serial killer retourne à la parodie. Ainsi Jérôme Leuba, à son corps défendant peut-être, nous signifie l’échec de l’art dans sa reformulation et dans sa refonte du réel.

Vous pouvez voir la sculpture vivante de Jérôme Leuba en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Storytelling et mise en scène: la nouvelle stratégie des ministres de Sarkozy

30 août 2009

David, roi de la propagande politique!
Album : David, roi de la propagande politique!
Qui d'autre que le peintre français Jacques-Louis David pour illustrer les petits travers propagandistes dont se rendent coupables certains ministres de Sarkozy?
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Si l’on en croit la presse française, les ministres du président Sarkozy sont passés maîtres dans la mise en scène bien orchestrée et dans l’art du « storytelling » ou art de raconter des histoires. Dans les deux cas, il s’agit de servir sa cause en modifiant tout ou partie de la réalité. Dernières personnalités en date à s’être taillé cette réputation, le ministre de l’Education nationale et la ministre des Sports.

Mise en scène tout d’abord : le 17 août dernier, le nouveau ministre de l’Education nationale Luc Chatel entre dans un supermarché à la rencontre de mamans affairées au rayon des fournitures scolaires. Le ministre discute avec l’une d’elles qui se dit satisfaite que le gouvernement ait fait baisser le prix de certains articles. Petit problème, ces femmes ne sont pas là par hasard, elles sont toutes affiliées à l’UMP, le parti de Sarkozy.

Storytelling ensuite. Tout l’été, le magazine L’Express fait découvrir à ses lecteurs le bureau des ministres du gouvernement Fillon. Chacun d’eux détaille et de raconte les menus objets dont il s’entoure, objets symboliques ou futiles qui les humanisent avantageusement. Sur le bureau de la ministre des Sports Rama Yade trône un nounours : « Il m’a été offert, explique-t-elle, par des petites filles au Kenya. Leur école avait été ouverte dans un camp, en pleine banlieue de Nairobi. Elles voulaient absolument me l’offrir, ça m’a beaucoup touchée. » Petit problème derechef, ce nounours que l’on trouve aux Galeries Lafayette, porte une écharpe à carreaux rouges, le fameux krama cambodgien. C’est une petite Française qui le lui a donné, elle tenait un stand au Salon des Solidarités à Paris.

Luc Chatel et Rama Yade ont encore beaucoup de travail à faire s’ils entendent parvenir à la quintessence de la propagande qui est la combinaison de la mise en scène et du storystelling, un exploit que le peintre Jacques-Louis David a parfaitement réussi. Dans son portrait de Napoléon Bonaparte à son cabinet de travail (1812), on devine sous l’abat-jour du bureau une bougie presque entièrement consumée, cependant que dans la pénombre de l’arrière-plan se dresse une pendule de parquet indiquant 4h 10. Le tableau se lit alors comme une histoire : il est 4h du matin, Napoléon, en sentinelle valeureuse, veillant au repos des Français, a travaillé toute la nuit. Dans son hommage A Marat (1793) d’autre part, on aperçoit l’Ami du peuple dans sa baignoire rougie de sang, juste après son assassinat par Charlotte Corday. Pour parvenir jusqu’à lui, la meurtrière portait une lettre contenant une liste de traîtres que Marat voulait guillotiner, lettre qu’il tenait encore à la main quand on le découvrit dans son triste état. David substitue à cette lettre de mort, à cet appât pour requin mangeur d’hommes, une supplique parfaitement imaginaire dans laquelle Charlotte Corday implore la mansuétude, la générosité et l’humanité de sa victime.

En géographie comme en zoologie, on sait qu’il n’y a pas d’ours au Kenya. En géographie comme en zoologie, on sait qu’il y a des ours en Asie du sud-est et au Cambodge. Mais la politique dicte d’autres réalités devant lesquelles nous devons faire preuve de mansuétude, de générosité et d’humanité…

Vous pouvez voir le nounours franco-kenyo-cambodgien, ainsi que les deux tableaux de Jacques-Louis David en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Je calcule pas la canicule…

23 août 2009

Edgar P. Jacobs, La Marque Jaune
Album : Edgar P. Jacobs, La Marque Jaune
Une des plus célèbres BD de Jacobs, La Marque Jaune, se déroule sur fond de pluies continuelles qui tombent sur Londres. En ces temps de canicule, voilà une lecture très rafraîchissante...
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En ce mot d’août 2009, la canicule sévit sur la Suisse. Depuis trois semaines au moins, le soleil brille et pas une goutte d’eau ne vient rafraîchir l’atmosphère. Et le moins que l’on puisse dire c’est que je développe une héliophobie proportionnelle à la persistance du soleil sur nos contrées. Je n’en peux plus de ce jaunet débonnaire qui carbonise les tournesols et transforme la moindre parcelle de gazon en chaume rase et piquante. Je n’en peux plus de cette chaleur qui discrimine les gros et convertit la moindre de leur pérégrination en un chemin de croix. Je n’en peux plus de voir se recroqueviller la feuille d’oseille, se flétrir les fleurs, se tarir les rivières et se couvrir d’âcres fumerolles de poussière les champs qu’on vient juste de faucher. Les habits dégoulinent de sueur, les autobus sentent mauvais, le lac étouffe sous l’algue verte et, quand vient le soir, la pierre des balcons régurgite la chaleur du jour et vous la renvoie en pleine poire, comme quand on entrouvre un four préchauffé.

Mais comment a-t-on pu dans l’histoire révérer le soleil ? Comment a-t-on pu édifier des temples à sa gloire poisseuse ? Comment nos ancêtres caverneux ont-ils pu, à chaque crépuscule, redouter son inexorable disparition à son coucher ? Mais moi, Madame, si j’avais à réécrire le texte de Charles-Ferdinand Ramuz, intitulé « Si le soleil ne revenait pas », je n’aurais besoin que d’une page, que d’une ligne, que d’une phrase, que d’un mot, que dis-je, d’une seule onomatopée : « Yeah ! »

Avouez-le, vous êtes comme moi, vous rêvez de pluie. Comme moi, vous faites rimer averse avec caresse, soleil avec Bachelot… Comme moi, vous êtes Poisson ascendant Perrier. Comme moi, vous jouez les Cherokee d’opérette dans votre salon et dansez la Danse de la pluie. Comme moi, vous exhumez les fredaines d’autrefois chantées dans les classes de maternelle : « Pluie, tu me mouilles et tu me chatouilles »… Alors, faites comme moi, relisez Les Champs d’honneur de Jean Rouault et ses gouttes de pluie qui transpercent la capote de la vieille 2CV du grand-père et tombent sur votre nez dans un délicieux clapotis, plic ! plic ! Comme moi, revenez sans cesse à Balzac et aux premières pages du Curé de Tours où l’on découvre que l’abbé Birotteau est surpris par une averse, je répète, surpris par une averse… Ou alors, retournez à votre bibliothèque et saisissez-vous d’une bande dessinée à l’ancienne, écrite par le grand Edgar P. Jacobs, je veux parler de La Marque jaune. Savourez les images, les atmosphères humides et brumeuses de Londres. Car La Marque jaune se déploie sur fond de pluies torrentielles qui s’abattent sur l’Angleterre. L’asphalte de New Oxford Street y est miroitant, le pavé de Tavistock Square y est ruisselant ; les cloches de Big Ben y égrènent des sonorités étouffées par la bruine, la Tour de Londres y est fantomatique par la grâce d’une ondée infinie et Limehouse Dock disparaît sous l’effet d’un smog épais comme une éponge imbibée d’eau.

A quand, dans l’azur, les zébrures d’un orage pur ? Parce que le soleil, voyez-vous, c’est trop dur…

Vous pouvez voir des extraits pluvieux de La Marque jaune en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

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