Archive de la catégorie ‘Actualités et images’

Jésus-Christ dans la hotte du Père Noël

Dimanche 21 décembre 2008

La Vierge en majesté de Cimabue 1287
Album : La Vierge en majesté de Cimabue 1287
Noël confronte traditionnellement le mystère de la Nativité et la dinde aux marrons. Et si l'un n'allait pas sans l'autre... Démonstration avec la Vierge en majesté de Giovanni Cimabue.
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A quelques jours de Noël, la presse romande s’est livrée à un exercice rituel, demander à des anonymes, des people ou des personnalités politiques quels cadeaux ils aimeraient recevoir ou donner.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les réponses sont souvent embarrassées. Comme si l’on était conscient qu’en participant à la débauche de cadeaux, l’on trahissait l’esprit de Noël qui célèbre avant tout la nativité du Christ. Noël est en effet la cohabitation schizophrénique des contraires. La Nativité du Seigneur, célébrée dans le plus pur dénuement d’une étable, y côtoie la surabondance des nourritures festives. Les bergers et les mages adorent le Fils de l’Homme et nos enfants se prosternent devant des vitrines. L’or, l’encens et la myrrhe, symboles du Père, du Fils et du Saint-Esprit, rivalisent avec la dinde aux marrons, Playstation et Nokia. Comme si cette période de l’année stigmatisait la plus ancienne querelle philosophique de l’histoire, celle que le peintre Raphaël avait si bien résumée dans la célèbre fresque de « L’Ecole d’Athènes » : Platon, le doigt tourné vers le ciel, affrontant Aristote, le doigt pointé vers la terre. Noël est l’épicentre d’un dualisme majeur, celui de l’âme et du corps, du spirituel et du matériel, de la transcendance et de l’immanence, de la connaissance introspective et du souci cosmétique, de Socrate et d’Alcibiade, de Jésus et du Père Noël.

Mais parce qu’il peint des épures du monde, tout en peignant avec son corps, le peintre est peut-être seul capable de réaliser l’impossible réconciliation des contraires. Fin connaisseur de la peinture, Roger Garaudy s’est par exemple longuement attardé sur la « Vierge en majesté » de Giovanni Cimabue peinte en 1287. On y voit des anges portant le trône sur lequel la Vierge à l’Enfant a pris place. Souriant, dodelinant de la tête et un brin dispersés, les anges nous émerveillent par leur allure enfantine. Marie, quant à elle, désigne le Fils de Dieu de la main droite comme le feraient toutes les mères ici-bas : avec fierté, l’air de dire, « combien croyez-vous qu’il pèse, hein ?  Dites un chiffre, allez ! » et trop heureuse parce que  toutes les voisines se sont trompées. En un mot, Cimabue nous bouleverse par l’humanité de Dieu et l’accessibilité de ses anges.  En eux, s’éveille la semblance des enfants et des mères, comme si le monde ici-bas était appelé à rendre hommage au divin tout en apportant au geste maternel de la mère de Dieu, un commencement de vie terrestre.

Influencé par la théologie franciscaine, si proche du peuple et de la nature, Cimabue confère à la vierge un rôle de médiatrice entre le ciel et la terre, rompant avec la séparation radicale du divin et de l’humain, si chère au Moyen-Âge. Le trône de Marie est d’ailleurs ponctué de marches d’escalier permettant d’accéder au pur esprit et à la transcendance à partir de ce qui est corporel et immanent. « Avec Cimabue, conclut Garaudy, il n’est pas nécessaire pour aller à Dieu de tourner le dos au monde. »

Alors, Jésus-Christ peut cohabiter avec le Père Noël, la spiritualité avec les spiritueux. A Noël, il nous faut prier et bouffer, penser et dépenser.

Vous pouvez voir la Vierge en majesté de Giovanni Cimabue, ainsi que la fresque de l’Ecole d’Athènes de Raphaël en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

 

 

 

Madoff, Nasdaq, catastrophe, arnaque. Et quoi encore?!

Lundi 15 décembre 2008

Thomas Gainsborough (1727-1788)
Album : Thomas Gainsborough (1727-1788)
Monsieur et Madame Andrews (1748-49, huile sur toile, 70 x 119 cm, National Gallery, Londres)
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Toutes les places financières mondiales ont été secouées par l’escroquerie de Bernard Madoff, ce gérant de fortunes et ancien président du NASDAQ qui reconnaît avoir fraudé ses clients pour un montant de 50 milliards de dollars. Adepte du jeu de l’avion, consistant à rembourser les premiers investisseurs avec la mise des derniers investisseurs, Bernard Madoff s’est retrouvé sans aucune liquidité aux premiers jours de la débâcle financière.

On n’a pas fini de subir les répercussions en chaîne que cette escroquerie a déclenchée, tant cet homme inspirait, paraît-il, la confiance. C’est encore un sale coup pour le capitalisme qui ressemble à la retenue d’eau artificielle d’un barrage que l’on aurait vidangée et dont le fond laisserait apparaître dans la vase limoneuse une botte en caoutchouc, une machine à laver, un cadavre lesté de fonte…  Or, ce scandale apparaît au moment où les décideurs politiques exhortent banquiers et investisseurs à davantage de moralité et, aussi, à faire preuve de pragmatisme et d’inventivité pour prévenir semblable crash financier.

Du pragmatisme et de l’inventivité, Monsieur et Madame Andrews n’en manquaient pas, comme le montre le célèbre portrait que fit d’eux le peintre anglais Thomas Gainsborough. Exécuté en 1748, le tableau montre un jeune couple qui pose au milieu de ses terres. Madame Andrews, assise sur un banc vert, est délicieuse dans sa robe azuréenne. Monsieur Andrews, dégingandé, s’appuie contre le dossier. Il porte un habit de chasse, tient son fusil pointé vers le bas, son fidèle chien à ses côtés. Derrière eux, un grand arbre coupe le tableau en deux parts inégales. La première part, devant laquelle se tient l’époux, est étroite et dévoile en arrière-plan la forêt giboyeuse. Au-dessus d’elle s’amoncellent de noirs nuages; la seconde part occupe les trois quarts du tableau et donne sur un champ de blé dont les sillons soigneusement tracés génèrent la profondeur et viennent buter sur une clôture derrière laquelle pâturent des animaux d’élevage. Le blé a été coupé, les gerbes ont été liées en bottes et réunies en faisceaux. Au-dessus, le ciel est bien moins menaçant.

Toute la subtilité du tableau est là, dans cette partition du paysage. La première partie renvoie aux privilèges de l’aristocratie, aux loisirs de la chasse et aux fêtes galantes à l’orée des bois ; mais voilà qu’elle se rétrécit sous l’impulsion expansive de la seconde partie qui valorise au contraire le travail, l’exploitation de la terre et l’implacable productivité. La première terre évoque la jouissance foncière, la seconde la rentabilité. La première évoque un temps passé, la seconde anticipe le monde moderne. Visionnaire, le couple Andrews semble s’adresser à la noblesse anglaise, il l’avertit des profondes mutations qui se font jour et culmineront d’abord avec la Révolution française, ensuite avec l’avènement d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie. La chasse est révolue, l’argent seul compte et avec lui, le profit, la richesse, le Nasdaq, l’excès, la fraude, la banqueroute…

Vous pouvez voir le tableau de Thomas Gainsborough en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur le site Internet: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

Projet de Bellerive refusé: les Vaudois ne méritent pas d’avoir un musée digne de ce nom

Dimanche 7 décembre 2008

Picasso, Etude pour La Repasseuse (1904)
Album : Picasso, Etude pour La Repasseuse (1904)
Le repentir du peintre ou comment je fais preuve de mauvaise foi en n'acceptant toujours pas le verdict des urnes vaudoises qui condamnent le projet d'un nouveau musée des Beaux-Arts à Lausanne.
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Une semaine après le non des Vaudois au Musée de Bellerive, les règlements de compte entre partisans et opposants du projet se multiplient ainsi que les commentaires et les analyses « d’après match » qui justifient ou condamnent le verdict des urnes.

On évoquera tout d’abord la passe d’armes entre le partisan Pierre Keller et l’opposante Isabelle Chevalley. Le premier rêve d’administrer une paire de claques à la seconde parce qu’elle l’agace. La seconde rétorque – ça ne s’invente pas – qu’une bonne politicienne sait encaisser les coups… Mais je voudrais surtout m’intéresser à l’édito de Myriam Meuwly paru dans « Le Matin » d’hier. Evoquant l’amertume de l’élite intellectuelle vaudoise favorable au projet, Myriam Meuwly en condamne l’attitude méprisante à l’égard des « Neinsager ». Selon elle, l’élite considérerait ces Vaudois moyens comme des réfractaires incultes, des « pedzous », des pétouillons, des ignares incapables de distinguer un buffet de cuisine d’une sculpture de Dubuffet…

Je n’en fais pas mystère, je fais partie de ces gens qui regrettent amèrement l’inculture de mes compatriotes. Depuis bientôt 30 ans que l’art m’intéresse, j’ai vu des tableaux lacérés, graffités, éventrés par la bêtise et l’immaturité d’imbéciles qui revendiquent parfois haut et fort leur ignorance épaisse en se déclarant, à l’instar d’un député au Grand conseil vaudois, « anorexique(s) de la culture ». J’ai vu, à Bienne et en Valais, comment deux expositions d’art en plein air ont été labourées et transformées en champs de pommes de terre par de braves et honnêtes citoyens. J’étais à Lausanne quand se ralluma, dans les années 80, la querelle des Anciens et des Modernes à propos de l’exposition Joseph Beuys et j’ai vu comment le canton tout entier se mobilisa pour décrier la directrice du Musée cantonal des Beaux-Arts Erika Billeter, parce qu’elle avait osé quitter le sillon romand et les rives de la Venoge pour exposer des stars internationales comme Eric Fischl, Arshile Gorky, Luciano Castelli ou Keith Haring.

Dès lors, qu’on ne vienne surtout pas me dire que la rupture entre l’art et les Vaudois vient des artistes, des édiles ou des intellectuels. Il n’y a jamais eu autant de sollicitations et d’ouverture à l’art qu’aujourd’hui. Jamais il n’y a eu autant de parutions initiatrices et pédagogiques que maintenant. A l’image du Pop Art d’Andy Wharol, l’art de ces 40 dernières années est descendu dans la rue et dans les librairies, il s’est démocratisé et c’est la population qui l’a snobé. Qu’on ne vienne pas me dire non plus que les Vaudois, dimanche dernier, ont dit oui à un musée, mais pas à Bellerive. Ils ont dit non à l’art, cette futilité qui passe si mal en temps de crise et qui peut encore bien roupiller cent ans dans les caves du Palais de Rumine.

Je conclurais en citant une Etude de Picasso pour sa célèbre Repasseuse exécutée en 1904. Il s’agit d’un dessin à la plume et à l’encre brune dans lequel l’artiste hésite si bien sur la posture que doit avoir son ouvrière qu’on voit deux têtes au lieu d’une émerger de son cou. La première tête est tournée vers le ciel qu’elle semble implorer pour que Dieu la sorte de la misère où sa condition de prolétaire l’a plongée. La seconde tête ploie en avant, plonge sur le fer auxquels ses mains paraissent enchaînées, surlignant ainsi la douleur générée par l’effort d’un geste machinal mille fois répété dans la journée. En histoire de l’art, on appelle ça un repentir…

Vous pouvez voir l’Etude pour la repasseuse ainsi que le tableau final en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande,  à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet, www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

Le canton de Vaud dit non au projet de Musée des Beaux-Arts à Bellerive. Consternation.

Dimanche 30 novembre 2008

Van Gogh, LArlésienne (1888)
Album : Van Gogh, L'Arlésienne (1888)
L'Arlésienne ou comment illustrer un papier exprimant toute l'acrimonie suscitée par le non des Vaudois au projet d'un nouveau Musée des Beaux-Arts que la ville de Lausanne attend pourtant depuis cent ans...
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Le canton de Vaud a dit non au Musée des Beaux-Arts de Bellerive. Les citoyens ont en effet refusé le crédit d’étude de 390’000 francs pour le « Ying-Yang », un édifice qui devait être construit sur les bords du lac Léman à Lausanne. Ce résultat signe l’arrêt de mort du projet.

Pardon aux lecteurs si je fais ici preuve de la mauvaise foi caractéristique du mauvais perdant, mais je ne puis m’empêcher de dire cyniquement merci, merci à la démocratie directe, merci au principe référendaire d’avoir offert au peuple l’opportunité d’exercer sa passion préférée: dire non. Maintenant, je sais pertinemment que je ne serai plus de ce monde pour assister à l’hypothétique inauguration du Grand Rumine, ce contre-projet fantoche que les adversaires du Musée de Bellerive avaient hâtivement graffité sur Photoshop et dont la facture se résumait à un Lego rouge et à un Lego bleu posés sur la place de la Riponne. Soyons clair, il n’y a pas de contre-projet et ce sont bien l’Etat et la ville de Lausanne qui devront remettre l’ouvrage sur le métier, rechercher des fonds, retrouver un lieu propice, cependant que naissent et croissent déjà les opposants du projet à venir. Or cela fait cent ans que cela dure, cent ans que le Musée des Beaux-Arts est à l’étroit, cent ans qu’on attend et que l’on ne voit toujours rien venir.

Je voudrais vous parler d’un tableau de circonstance, une œuvre de Vincent Van Gogh, peinte en 1888 et exposée au Metropolitan Museum de New-York. On y voit une femme à la coiffe de jais, éminemment gracieuse dans sa robe bleu de Prusse rehaussé d’un blanc fichu brodé qui se détache d’un fond couleur citron clair, un fond aussi lumineux que le midi de la Provence. Le visage légèrement émacié est ponctué d’une bouche en cœur. Le nez est délicat, les yeux mi-clos trahissent non la fatigue, mais la rêverie, sans doute inspirée par la lecture maintenant délaissée d’un livre posé sur la table ronde. Sa joue s’appuie délicatement sur les doigts repliés de sa main gauche, à la fine ossature. Une main qui n’est pas faite ici pour les tâches domestiques bien qu’elle soit la tenancière d’un café de la Gare, mais, au contraire, une main dont les doigts sont les sentinelles silencieuses de la pensée, les auxiliaires dévoués de la méditation qui accapare cette femme splendide. Le bleu de Prusse de la robe, le jaune de la tapisserie, le liseré vert qui orne le fichu blanc, la couverture rouge du livre, les tons violets de la chaise, enfin les nuances orangées nimbant le dossier du siège, composent un abécédaire de la lumière et de la couleur d’où jaillit la beauté.

Son regard se dérobe au nôtre. Vainement nous chercherions à la détourner du songe où elle s’égare. Perpétuation de la mélancolie, elle est l’Absence, le Lointain, l’Ailleurs, souveraine dans ce lieu d’élection auquel nous n’avons pas part et d’où l’on n’ose la déloger. Ici et pourtant là-bas, présente et déjà fuyante, femme de chair et de cœur mais aussi purs aplats de couleurs vives. Devant elle, nous n’existons pas, devant nous, elle ne nous voit pas. Il nous faut nous reculer sur la pointe des pieds, la laisser, elle n’y est pour personne, est-elle seulement là ? Elle ? Mais, voyons, c’est l’Arlésienne !

Vous pouvez admirer la célèbre Arlésienne de Vincent Van Gogh en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 sur notre site Internet : www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

Entre l’Elysée et Le Figaro, une histoire de bague au doigt…

Dimanche 23 novembre 2008

Images retouchées, mode demploi
Album : Images retouchées, mode d'emploi
Six exemples de falsification, de retouche ou encore de réorientation d'images qui nous rappellent combien il est aisé de tromper les gens dès lors qu'on est malhonnête ou inféodé au pouvoir...
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Le monde des médias ne parle plus que la dernière gaffe du journal « Le Figaro » qui a retouché une photographie de la Garde des Sceaux, Rachida Dati. Le service images du quotidien français a en effet escamoté une bague de 15’000 Euros que la ministre portait à son doigt. Embarrassée, la rédaction se justifie en arguant que la bague aurait détourné l’attention des lecteurs.

Cette justification est-elle crédible? Bien évidemment non et la raison de cet estompage semble autrement plus misérable: Le Figaro s’est tellement inféodé au pouvoir en place qu’il s’efforce de prévenir les reproches que l’Elysée pourrait lui adresser. Après Paris-Match qui gomme les bourrelets de Sarkozy en maillot de bain ; après Paris-Match toujours qui publie un cliché où le même Sarkozy apparaît affublé d’une troisième jambe parce que l’infographiste du magazine n’a pas complètement effacé la présence inesthétique d’un membre de la sécurité ; après TF1 qui passe sous silence la nouvelle liaison de l’éternel Sarkozy avec Carla Bruni ; après Le Monde qui censure Emmanuelle Béart parce qu’elle s’en prend directement à une ministre du gouvernement Fillon, voilà que Le Figaro vole les bijoux de la Castafiore, probablement parce que le côté bling-bling de Rachida Dati pourrait irriter, en cette période de crise économique mondiale…

Spécialité désormais française, le bidouillage rappelle des pratiques de l’ère soviétique. En photographie, on évoquera cette image de Dubcek posant en compagnie des élites du parti communiste tchèque avant le Printemps de Prague de 1968. Après que les chars russes ont « normalisé » le pays, Dubcek disparaît de l’image, mais, là encore, les censeurs oublient un détail, la pointe de sa chaussure qui demeure visible et orpheline sur la pellicule. En peinture, on citera Vladimir Serov qui peint en 1947 un « Lénine proclamant le pouvoir des Soviets » avec, derrière lui, le camarade Staline. Après la déstalinisation voulue par Khrouchtchev, Staline est remplacé par un moujik patibulaire.

Au chapitre de l’autocensure, la peinture est reine et l’on rappellera comment Charles Gleyre, de retour d’un voyage en Orient, dans les années 1830, a troqué ses croquis à la valeur ethnologique inestimable contre des peintures lascives où les porteuses d’eau égyptiennes violemment dénudées renvoient l’image d’un Orient non pas tel qu’il est mais tel que l’Occident colonial veut le voir. On terminera avec le cas Balthus et sa célèbre « Rue » de 1933 où l’on voit au premier plan à gauche une très jeune fille prise à partie par un mauvais garçon qui enserre sa taille avec le bras droit. Une radiographie du tableau permet de constater que, dans une première version, Balthus ne laissait planer aucun doute sur les intentions sexuelles du jeune homme, sa main droite étant placée dans l’entrejambe de la fillette. A la demande du Moma de New-York qui souhaitait exposer ce tableau, Balthus corrigea la position de la main, d’autant plus volontiers, dira-t-il, que l’intérêt de son tableau n’était pas là. A l’instar du Figaro, on n’est pas du tout obligé de croire à sa justification…

Vous pouvez voir tous les exemples de manipulation évoqués ce matin en consultan l’album ci-dessus. En outre vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 du site Internet: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

Barceló, des stalactiques à 20 millions d’Euros pour les Nations Unies

Dimanche 16 novembre 2008

Etude pour Entracte dAlice Bailly (1936)
Album : Etude pour Entracte d'Alice Bailly (1936)
Alors que la presse espagnole se déchaîne contre une oeuvre d'art devisée à 20 millions d'euros, Alice Bailly ne reçut, en 1936, que 4'000 francs suisses pour sa décoration magistrale du Théâtre municipal de Lausanne. Et personne ne cria au scandale...
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Le Roi et la Reine d’Espagne, ainsi que le chef du gouvernement espagnol José Luis Zapatero, seront à Genève demain matin pour inaugurer la salle XX du Palais des Nations Unies dont le peintre majorquin Miquel Barceló vient juste d’achever la décoration. Devisée à 30 millions de nos francs, l’œuvre de Barceló suscite la polémique dans son pays qui a, précisons-le, intégralement payé la note.

30 millions de francs auront été nécessaires pour confectionner une vaste coupole en aluminium de 900m2, recouvertes de milliers de stalactites multicolores suspendus, comme des épées de Damoclès, au-dessus des membres du Conseil des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations qui siègeront dans cette salle. Cette somme comprend la rétribution allouée à la vingtaine d’assistants que Barceló a engagée pour 3’000 euros par mois, ainsi que la location d’une villa, d’un cuisinier, d’un chauffeur et d’un masseur, sans oublier la centaine de tonnes de peinture qu’il a fallu, de même que la location d’un compresseur pour projeter les pigments au plafond, un compresseur, nous dit le journal « Le Temps », comparable à « ceux qui ont propulsé le ciment lors de la construction du tunnel du Mont-Blanc. » L’entreprise de Barceló, l’un des artistes ibériques les plus cotés à l’heure actuelle, a été jugée suffisamment démesurée pour que la droite espagnole tire à boulets rouges sur le gouvernement socialiste de Zapatero, coupable selon elle, de jeter l’argent par les fenêtres.

Au lieu de m’appesantir sur l’éternel débat de l’art jugé toujours trop cher dès lors qu’il est parfaitement inutile, j’évoquerai le cas de l’artiste vaudoise Alice Bailly (1872-1938). En 1935, soit 3 ans avant sa mort, elle devient la première femme à décrocher une commande artistique de l’Etat de Vaud, en l’occurrence la décoration du Foyer du Théâtre municipal de Lausanne. Elle exécute pour cela deux grands tableaux à l’huile disposés l’un en face de l’autre. Le premier, intitulé Forêt enchantée, montre une jeune écuyère sur son cheval, croisant un cavalier pied à terre, au milieu d’une nature idyllique. Le second, intitulé Entracte, dévoile les coulisses d’un théâtre un soir de représentation, au moment où le rideau de la scène est tiré pour l’intermède. On aperçoit au premier plan une danseuse qui se maquille, avant de revêtir le tutu que tient une habilleuse. Au centre, deux ballerines tournoyantes entourent la figure principale du tableau qui fait des pointes. Plus loin, on aperçoit un machiniste, un pompier, deux bayadères conversant avec leurs Arlequins. L’agitation fébrile et délicate des danseurs, la sérénité, la joie, la légèreté des personnages qui pétillent comme du champagne, tout dans ce tableau célèbre le joyeux frémissement de la vie.

Une étude de ce tableau sera mis aux enchères début décembre à Martigny, par la Galerie du Rhône. On en espère au moins 50’000 francs. Alice Bailly, qui pointait au chômage depuis 3 ans, a touché 4’000 francs pour la réalisation de ce travail immense qui va l’épuiser et altérer définitivement sa santé déjà précaire. 4’000 francs, c’est curieux, mais personne n’a jamais crié au scandale…

Vous pouvez voir l’étude de l’Entracte d’Alice Bailly ainsi que les stalactites onusiens en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi


 

 

 

 

Wazaaaaa! Ou quand une onomatopée publicitaire résume la présidence calamiteuse de George Bush

Dimanche 9 novembre 2008

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Au lendemain de l’élection à la Maison Blanche du candidat démocrate Barak Obama, les langues se délient. Non seulement, les Américains règlent massivement leurs comptes avec les années Bush, mais encore des républicains sortent du bois pour démolir Sarah Palin, la colistière de leur candidat malheureux John Mc Cain.

Le feu brûle de tous bois dans la maison républicaine. Depuis quelques jours, on voit d’anciens conseillers de campagne de John Mc Cain intervenir en direct sur la chaîne Fox News pour répandre des rumeurs concernant l’incommensurable ignorance de Sarah Palin. A les entendre, Palin ne sait pas que l’Afrique est un continent, elle confond d’ailleurs l’Afrique du Sud et le sud géographique du continent noir. Elle ignore quels pays font partie de l’ALENA (Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord), c’est-à-dire son propre pays, le Canada et le Mexique, il faut le faire ! D’autres déçus rancuniers n’ont pas hésité à dénoncer les achats vestimentaires somptuaires qu’elle aurait effectué, aux frais du parti républicain bien entendu, qui dépasseraient de loin les 150’000 dollars reconnus jusqu’ici. Il paraît d’ailleurs qu’une enquête interne au parti est en cours et j’imagine bien ces enquêteurs prenant l’avion pour l’Alaska afin d’y supputer la valeur marchande d’un top en flanelle ou d’une culotte de dentelles, propriétés de la belle Palin. Chaude ambiance en perspective, au pays des grizzlis !

Et ce n’est pas tout, l’Amérique tout entière s’en prend à George Bush et à ses huit années jugées calamiteuses. Si l’on en croit en effet le sondage réalisé par le magazine « US News », 71% des personnes interrogées estiment que le 43ème président des Etats-Unis fut de loin le pire de tous. Il devancerait William Harrisson qui ne régna que 30 jours avant d’être terrassé par une pneumonie en 1841, et Warren Harding, un indécis doublé d’un inefficace notoire qui jouait au poker pendant que ses amis pillaient le Trésor américain entre 1921 et 1923…

Aujourd’hui, ce n’est pas avec un tableau que j’aimerais vous donner une idée du ressentiment des Américains à l’encontre de George Bush et de ses 8 années de présidence, mais avec un clip vidéo qui fait fureur sur Internet. Vous vous souvenez certainement de cette publicité pour une bière américaine parue en 2008, l’année de la première élection de George Bush. On y voyait 5 bobos américains se téléphoner pour prendre de leurs nouvelles et ponctuer leur réplique d’un tonitruant « Wazaaaa ! » qui fit un tabac à l’époque. Huit ans après, les concepteurs de cette pub hilarante ont eu la bonne idée de refaire le même clip, avec les mêmes acteurs. Seulement voilà, quelque chose s’est passé puisque le premier qui téléphone est un chômeur qui termine ses cartons à cause de la crise des subprimes, le second est un rescapé plâtré du World Trade Center, le troisième, devant son ordinateur, assiste horrifié à l’effondrement de Wall Street et tente de se pendre, le quatrième téléphone depuis Bagdad en guerre, cependant que le cinquième s’accroche au combiné pour résister à l’ouragan Katrina. Les mots sont superflus, hormis bien sûr : « Wazaaaaa ! »

Vous pouvez voir et écouter ce clip vidéo en cliquant sur le lien ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la pages des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet : www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

Soeur Emmanuelle ou quand les plaisirs de la chair ne sont pas un péché

Lundi 3 novembre 2008

Luigi Chialiva, Dessins préparatoires
Album : Luigi Chialiva, Dessins préparatoires
En commençant par dessiner ses modèles nus, puis en les rhabillant progressivement, avec à chaque étape un dessin nouveau , Chialiva associe la toile du tableau à de la chair et rappelle que sous la convention de l'habit frémit un corps.
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Publiée quelques jours après sa mort, l’autobiographie de Sœur Emmanuelle, intitulée, « Confessions d’une religieuse », arrive en tête des ventes chez les libraires. Certaines pages font déjà grand bruit, notamment celles qu’elle consacre à la tentation de la chair qui reste, écrit-elle, un péché véniel.

Sœur Emmanuelle, connue pour ses prises de position contre le célibat des prêtres, se livre sans fausse pudeur, évoquant par exemple l’onanisme qu’elle pratiquait petite fille déjà. « C’était devenu, écrit-elle, une habitude et je n’étais guère accoutumée à obéir [aux sévères exhortations à l’abstinence de mon entourage]. Quand l’assaut du désir m’assaillait, poursuit-elle, seule quelque présence étrangère avait le pouvoir de m’arrêter, sinon je m’avouais impuissante devant l’avidité du plaisir. […] Mon âme s’évadait d’une chair prête à devenir l’amante possédée et possessive. »

Il y a 13 ans, le journaliste Patrice Favre publiait « Rencontres au monastère » dans lequel moines et moniales de Suisse évoquaient entre autres « la difficulté de la chasteté, de ces désirs que ni les murs ni les grilles ne peuvent supprimer et qu’il faut apprendre à maîtriser. » Ainsi une sœur clarisse confie au journaliste que « la chasteté crée un manque existentiel, le plus fort des manques. Je n’aime pas trop qu’on joue avec l’idée de Jésus-époux de la religieuse. Cela ne remplacera jamais les bras d’un homme. On est comblée, oui, mais autrement. » Il faut, explique une cistercienne, « accepter le “lieu secret” en nous, le défendre, le garder, le désirer. Et aussi accepter ma pauvreté, celle de mes sœurs, oser pleurer devant elles, et ne pas me décourager devant ma faiblesse et celle des autres. »

On a coutume de citer dans cette sorte d’affaire la célèbre sculpture du Bernin représentant l’extase mystique de Sainte-Thérèse d’Avila lorsqu’elle reçoit la grâce divine. Pose renversée, pied qui glisse délicatement, lèvres entrouvertes, elle s’abandonne totalement à la flèche avec laquelle l’ange émissaire du Christ la transperce, éprouvant tour à tour une douleur intense et un plaisir indicible. Je préfère évoquer ici un artiste tessinois encore méconnu, Luigi Chialiva (1842-1914) qui fréquenta Edgar Degas durant sa formation parisienne, et dont la démarche artistique est des plus originales. Même si son tableau doit représenter au final une jeune paysanne chaudement emmitouflée dans ses oripeaux, Chialiva commence toujours par la déshabiller et par la dessiner complètement nue dans l’atelier. Puis il l’habille progressivement, la redessinant à chaque fois pourvue d’une couche vestimentaire supplémentaire. Véritable archéologue du visible, l’artiste nous dévoile ainsi les arcanes de son œuvre et vérifie plus que jamais l’assimilation de la toile picturale à une peau, à de la chair. Derrière l’apparence et dissimulé par la convenance, sous la jute d’une paysanne ou la bure d’une moniale, frémit un corps, abscisse de l’art et de la vie dont les tressaillements et les pulsions déforment et disloquent toutes les superstructures qu’un ordre social ou religieux s’évertue à mettre en place pour les refouler.

Vous pouvez voir les dessins préparatoires de Luigi Chialiva en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet : www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

Un professeur calomnié par son élève se suicide: la perversité n’a pas d’âge

Dimanche 26 octobre 2008

Paul McCarthy, Bear and Rabbit on a rock (1992)
Album : Paul McCarthy, Bear and Rabbit on a rock (1992)
En 2000, une exposition intitulée Présumés innocents scandalisait la ville de Bordeaux. Pour la première fois peut-être, le monde de l'enfant vu par les artistes brisait violemment l'image compassée de la pureté et de l'insouciance.
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En France, un collégien qui avait, le mois dernier, accusé son professeur de lui avoir donné un coup de poing, vient d’avouer qu’il avait menti. Son repentir n’aura toutefois servi à rien, puisque l’enseignant s’était donné la mort au lendemain de sa garde à vue.

Voilà une sordide affaire qui réactualise la sentence qu’André Cayatte avait illustrée il y a plus de 40 ans, dans son film Les risques du métier où Jacques Brel campait un instituteur injustement accusé de viol par une élève : la vérité ne sort pas forcément de la bouche des enfants. Or il est vrai que, dans ces situations dramatiques, on crédite volontiers la parole d’un enfant au détriment de celle d’un adulte et c’est pourquoi la Fédération Syndicale Unitaire qui défend la fonction publique française demande que « la première réponse à un incident ou un conflit entre un enseignant et un élève soit d’abord traitée au sein de l’établissement scolaire en favorisant notamment le dialogue. Le recours à des procédures telles que la garde à vue devrait être exceptionnel et le respect de la présomption d’innocence ne devrait jamais être oublié ».

On peut se demander si, malgré le bond prodigieux de la pédopsychiatrie et de la psychologie enfantine au XXème siècle, les adultes ne continuent pas à se fourvoyer régulièrement sur la réalité de l’enfance, oubliant le mot terrible de Pascal : « Les enfants naissent coupables. » Cette méprise est particulièrement sensible dans les arts où l’on est régulièrement traité de pornographe ou de pédophile sitôt qu’on sort du sentier balisé de l’enfance éternelle, faite d’innocence et de pureté, pour évoquer les pulsions primaires, le refoulement, le jeu, la cruauté, la colère et le rire, ce rire d’enfant si facilement convertible en larmes.

En l’an 2000, le Musée d’Art Contemporain de Bordeaux présentait une exposition intitulée « Présumés innocents » qui rassemblait 200 œuvres de quelque 70 artistes internationaux autour du thème de l’enfance. L’exposition fut boycottée par le maire Alain Juppé et censurée par le guide culturel de la ville. Pire, la diffusion des affiches de l’exposition fut interdite dans le Grand Bordeaux et une association de protection de l’enfance porta plainte contre le directeur du musée. Parmi les œuvres les plus décriées, une sculpture monumentale de Paul McCarty montrant un ours et un lapin en peluche géants en train de copuler, ainsi que l’image de l’actrice Brooke Shields à l’âge de 10 ans, posant nue et maquillée, une œuvre que le photographe Garry Gross intitule La femme qui est dans l’enfant. Ont également fait scandale une poupée de Cindy Sherman, pourvue d’un énorme pénis, les mises en scène de l’Autrichienne Elke Krystufek qui, dans un exercice auto-régressif censée la ramener nostalgiquement à son enfance, pose nue au milieu de ses poupées, sans oublier la jeep de safari de Carsten Höller apprêtée pour une chasse aux enfants. Drôles, choquantes ou terrifiantes, ces œuvres n’en sont pas moins indispensables car elles nous rappellent que l’enfant ne ressortit pas à un quelconque paradis perdu, qu’il habite notre monde dont il subit les outrages et en éprouve les excès.

Vous pouvez voir toutes ces œuvres controversées en consultant l’album ci-dessus et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 sur notre site Internet: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

Krach boursier ou la moralisation de l’argent

Dimanche 19 octobre 2008

Quentin Metsys, Le prêteur et sa femme (1514)
Album : Quentin Metsys, Le prêteur et sa femme (1514)
Un usurier évalue la valeur de l'or avec sa balance. Sa femme délaisse sa lecture spirituelle pour le regarder. Est-elle fascinée par l'argent ou dégoûtée? Toute la subtilité de Quentin Metsys est dans cette ambiguïté...
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En France, la Caisse d’Epargne vient d’annoncer que, prise dans la tourmente financière qui secoue la planète, elle avait perdu 600 millions d’euros en bourse.

Voilà une sombre nouvelle qui vient, hélas, s’ajouter à une longue liste de krachs fracassants. Toutefois, ce qui est remarquable dans le cas présent, c’est la virulence avec laquelle la classe politique française a réagi : la ministre de l’économie Christine Lagarde a évoqué une dérive « inacceptable », le président Sarkozy a parlé « d’une faute grave » et a sèchement suggéré aux responsables « d’assumer leurs responsabilités », en d’autres termes de démissionner. On le sait, les principales banques européennes, mises à mal par le krach boursier, se sont tournées du côté de l’Etat pour que celui-ci leur garantisse des avoirs en liquides. Or il semble que cette tutelle étatique se soit accompagnée d’une moralisation de l’économie. À la dualité des profits et des pertes s’est substituée la dualité du bien et du mal. Perdre de l’argent est un péché que l’on doit expier, payer. Ainsi en Suisse, Evelyne Widmer-Schlumpf considérait samedi dernier que le bonus alloué aux banquiers de l’UBS étaient inacceptables alors même que la Confédération allait dilapider 66 milliards de nos francs pour sauver la grande institution bancaire, coupable d’avoir manqué singulièrement de prudence dans l’affaire des subprime.

Cette moralisation de l’argent me rappelle un tableau de Quentin Metsys datant de 1514, « Le Prêteur et sa femme ». On aperçoit un usurier qui pèse attentivement des pièces d’or, l’œil rivé sur le fléau de la balance. Tout autour de lui, les poids, les bijoux, les pièces et les bagues évoquent l’univers des richesses matérielles. A ses côtés, sa femme, envoûtée par l’opération, délaisse la lecture d’un livre d’Heures, ignorant sur une pleine page l’enluminure d’une Vierge à l’Enfant. L’incitation morale est évidente : ne vous détournez pas des vraies valeurs spirituelles ; préférez la pureté du cristal, visible sur l’étagère au fond de la pièce, à la luxure des perles au premier plan ; suivez la croix du Christ, symbolisée par le chambranle de la fenêtre qu’un miroir convexe posé sur la table reflète ingénieusement ; ne cédez pas à la tentation des biens éphémères et futiles, comme Adam et Eve cédèrent à la tentation de la pomme, un fruit que l’on aperçoit comme par hasard derrière les deux protagonistes. Enfin, n’oubliez pas que la balance du prêteur servira à soupeser vos âmes, le jour du Jugement dernier.

Des tableaux comme celui-là ne sont pas rares au XVIe siècle, mais l’originalité de Quentin Metsys est dans l’attitude de la femme. Certes, elle délaisse sa lecture spirituelle, mais comme à regret. Certes, elle observe son mari, mais son regard semble consterné par les comptes d’apothicaire auxquels il se livre. La cupidité n’est pas un vice féminin, mais masculin, nous dit l’artiste, et, en effet, dans la galerie des banquiers, des traders et autres spéculateurs coupables que la presse désigne du doigt quotidiennement, il n’y a pas une seule femme. On est peu de choses…

Vous pouvez voir le tableau de Metsys en consultant l’album ci-dessus et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse suivante: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

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