Archive de la catégorie ‘Actualités et images’

Acculée par les Etats-Unis et l’Union européenne, la Suisse joue les Bourgeois de Calais

Dimanche 1 mars 2009

Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais (1895)
Album : Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais (1895)
Six hommes contrits acceptent de sacrifier leur vie pour sauver celle des habitants de Calais. C'était en 1347, lors du siège de la ville par Edward III d'Angleterre. Assiégée par les USA et l'UE, la Suisse fera-t-elle pareil sacrifice?
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Ce n’est un secret pour personne, l’UBS et la place financière suisse vivent des heures difficiles. Elles affrontent deux géants de l’économie mondiale, l’Amérique, qui exige les noms de quelque 50’000 fraudeurs fiscaux, et l’Union européenne qui veut la peau de notre secret bancaire.

Et la question que l’on peut se poser est : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour amollir la rancœur des uns et adoucir la détermination des autres ? Hier encore, Micheline Calmy-Rey promettait de tout faire pour éviter que la Suisse ne se retrouvât sur la liste noire des paradis fiscaux.

Outre les démarches plausibles – dépêcher notre armée dans le Golfe d’Aden pour sécuriser la route maritime du pétrole et montrer notre grande solidarité européenne ; accueillir des prisonniers de Guantanamo et ainsi aider les Etats-Unis à s’ôter une vilaine épine du pied ; annuler le match de football opposant l’infréquentable FC UBS au FC Conseil National – il y aurait d’autres démarches encore plus efficaces : dépêcher Micheline Calmy-Rey auprès de Barack Obama en lui suggérant cette fois de troquer son voile iranien contre une casquette des Blackhawks de Chicago ; intervertir les cases du Monopoly helvétique, en rétrogradant « Zurich-Paradeplatz » et « Bern-Bundesplatz » en lieu et place de « Coire-Kornplatz » et « Schaffausen-Vordergasse », les cases les plus minables du jeu ; recommander au futur directeur de la Banque Nationale Suisse de frapper monnaie à l’effigie non pas de la Confédération helvétique, mais des « Bourgeois de Calais », une sculpture qu’Auguste Rodin exécuta en 1895.

Dans ce bronze monumental, Rodin a en effet immortalisé six héros, otages volontaires du Roi d’Angleterre Edward III qui avait exigé leur tête contre la vie sauve accordée aux habitants de Calais dont il avait victorieusement fait le siège en 1347. Vêtus d’une simple bure, une corde attachée à leur cou, l’un d’eux portant les clefs de la ville, les bourgeois, naguère prospères et maintenant faméliques, sortent de la ville. Il y a Eustache de St-Pierre qui courbe la tête, Jean d’Aisres aux mâchoires serrées, Jacques de Wissant qui essuie une larme, Pierre de Wissant, son jeune frère, dont les mains expriment un incommensurable désespoir, et deux autres encore, tout aussi accablés. Leur extraordinaire contrition, l’incroyable portée de leur sacrifice sauront émouvoir la Reine Philippine de Hainaut qui implore la clémence d’Edward III, son mari, et l’obtient. Les six bourgeois sont graciés, conviés à table, cousus d’or et laissés libres d’aller s’établir en Picardie.

Il est à craindre toutefois que la contrition dont les Suisses veulent faire preuve ces jours-ci ne convainque guère la justice américaine. Car, comme le rappelle terriblement l’écrivain et chroniqueur Christophe Gallaz, ce que nos édiles politiques, la presse et la majorité des Helvètes reprochent à l’UBS, ce « n’est pas d’avoir agi dans l’illégalité la plus opaque aux Etats-Unis, mais d’avoir été mauvaise dans cet exercice », de s’être fait bêtement pincer par la justice. On ne flétrit pas une banque au nom d’un idéal moral, mais parce que cette dernière nous a fait perdre de l’argent. Or perdre de l’argent en Suisse, c’est un péché capital…

Vous pouvez voir « Les Bourgeois de Calais » d’Auguste Rodin en consultant l’album ci-dessus. Vous pouvez également écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Brésilienne sauvagement agressée par des néonazis en Suisse ou l’art de la mythomanie morbide

Lundi 23 février 2009

Portrait de Rousseau en habits arméniens
Album : Portrait de Rousseau en habits arméniens
Peint par Gérard en 1822, Rousseau paraît affublé d'une coiffe et d'un cafetan arméniens. Un habit ample destiné à faciliter l'utilisation de sondes pour soigner ses incontinences urinaires. Un mal que le grand homme a totalement inventé.
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L’affaire vient juste de défrayer la chronique en Suisse : une jeune Brésilienne a raconté qu’elle avait été violemment attaquée par des skinheads qui lui auraient gravé au couteau sur la peau les lettres « SVP », la version allemande du sigle « UDC ». Suite à cette agression, la malheureuse aurait perdu les jumeaux dont elle était enceinte. Aujourd’hui, il apparaît certain que la prétendue victime a inventé toute cette histoire.

Pareille affabulation n’est pas rare. On se souvient qu’en France une jeune femme avait ému jusqu’au président Chirac en racontant comment six hommes lui avaient, dans le métro, griffé trois croix gammées sur le ventre, parce qu’elle était juive. Là encore, la femme avait tout inventé.

Pourquoi tant de gens cèdent-ils à la mythomanie morbide ? Cela relève-t-il uniquement de la pathologie et de la psychiatrie ou ne pourrions-nous pas invoquer ce que nous appellerions le « syndrome d’Andy Warhol », du nom de cet immense artiste américain pour qui tout être humain a droit à son quart d’heure de notoriété ? Depuis bientôt vingt ans, la téléréalité offre à quiconque l’opportunité de se faire connaître : « Bachelor » ; « Pékin Express » ; « Super Nanny » ; « C’est du propre » ; « Loft Story » ; « Colocataires » ; « Ca va se savoir » ; « Y a pas pire conducteur » ; « Big Brother » ; « Ca se discute » ; « Bas les masques » ; « Koh-Lantha » ; « Star’Ac» ; « Nice people » ; « Le chantier » ; « Nouvelle Star », toutes ces émissions ont sorti de l’anonymat des milliers de personnes prêtes à troquer leur dignité et leur vie privée contre un peu de paillettes et de gloire médiatique. Ce faisant, l’indigestion était latente, l’excès de consternante banalité des uns noyant la médiocrité rédhibitoire des autres. Dès lors, pour faire parler de soi, pour exister encore, la tentation de la fiction autobiographique ne serait-elle pas l’ultime avatar de la téléréalité ? Et si la tragédie est au rendez-vous, ne nous gratifie-t-elle pas de ce dont nous manquons le plus dans notre vie quotidienne, la compassion ?

Je pense à un portrait de Jean-Jacques Rousseau habillé en arménien, peint par François-Pascal-Simon Gérard en 1822. Réfugié à la campagne, loin de Paris qui vient de brûler ses livres, Jean-Jacques Rousseau délaisse la perruque mondaine et choisit de ne plus porter que la coiffe et le cafetan arméniens. Sur les raisons qui le poussent à se singulariser par le vêtement, Rousseau évoque maintes fois les inconvénients que lui procure une maladie de la prostate. « Le fréquent usage des sondes me condamnant, écrit-il, à rester souvent dans ma chambre, me [fait] mieux sentir tous les avantages de l’habit long. » La sincérité avec laquelle Rousseau parle de ses incontinences vient renforcer l’image d’un homme qui n’a rien à cacher et dont les confessions n’oblitèrent pas les moindres tracas de l’existence. Du coup, le costume arménien sur la toile de Gérard fait office de bulletin da santé et requiert là encore du spectateur, sans que le philosophe ne s’abaisse à le demander, un peu de mansuétude et de commisération. Petit détail, après sa mort, on autopsia le corps du grand homme et l’on ne trouva rien. Rousseau avait là aussi tout inventé. Mais je doute qu’il eût fait aujourd’hui, et pour si peu, couler beaucoup d’encre…

Vous pouvez voir le portrait de Rousseau par Gérard, en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

L’Eglise rend hommage à Darwin? Attention danger!

Dimanche 15 février 2009

William Blake, LAncien des Jours (1794)
Album : William Blake, L'Ancien des Jours (1794)
Dieu créateur et géomètre de l'univers, faisant jaillir de sa main la lumière qui découpe dans la nuit chaotique la forme d'un compas. Darwin et la science en général ont-ils ruiné ce chant cosmique des origines?
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On fête ces jours-ci le 200ème anniversaire de la naissance de Charles Darwin et le 150ème anniversaire de la parution de son livre de référence, « L’origine des espèces ». Non seulement le milieu scientifique lui rend hommage, mais également le monde religieux dont Darwin avait pourtant mis à mal les certitudes héritées de la Bible.

Des pasteurs et des prêtres ont rendu justice à Darwin, avec une humilité et une lucidité auxquels leurs congrégations ne nous avaient pas habitué par le passé. L’histoire nous montre en effet que l’Eglise a commencé par condamner toutes les explications sur l’origine de l’univers et l’apparition de la vie qui contredisaient la Genèse biblique. Condamnation de l’héliocentrisme de Galilée, condamnation de la thèse évolutionniste de la vie, réfutation de la filiation de l’homme et du singe, surdité à l’égard de la psychanalyse freudienne qui remet en cause la toute-puissance de la raison consciente dont Descartes pensait qu’elle était un don de Dieu, perplexité enfin concernant le mécanisme de l’évolution qui privilégie le hasard, les mutations génétiques et la sélection naturelle.

Faut-il pour autant se réjouir de ce volte-face de l’Eglise ? La déférence à Darwin et à la science en général ne cache-il pas quelque chose de plus pernicieux que la contestation frontale, la censure et les bûchers d’antan ? La tendance actuelle d’une frange importante de l’Eglise consiste en effet non plus à blâmer la science, mais à la concilier avec la Bible. La comète qui survole la Palestine aux environs de l’an zéro ? C’est l’étoile des rois Mages ! La Méditerranée qui se déverse dans le bassin de l’actuel Mer Noire ? C’est le Déluge ! Les grandes extinctions animales ? C’est la vie antédiluvienne engloutie par les flots de ce même Déluge qui consacre désormais l’avènement de l’ère des mammifères. L’héliocentrisme ? L’évolutionnisme ? Ils ne remettent pas en cause le génie créateur de Dieu. Conséquence, la Genèse biblique demeure crédible en tant que narration elliptique de l’univers. Dieu reste aux commandes d’une évolution appelée désormais bienveillante, qui repose sur le solide acquis scientifique et maintient intacte l’idée d’un projet divin dont l’Homme est la finalité ultime.

Or cette thèse est désastreuse parce qu’elle transforme la foi en une adhésion de principe et parce que la Genèse quitte de facto ce chemin de traverse parallèle à celui de la science, je veux parler du chemin de la fable de l’univers que les peintres ont tant de fois empruntée. Quand William Blake peint en 1794 « L’Ancien des Jours », où l’on voit Dieu avec sa barbe de mille ans, faisant jaillir de sa main deux rais de lumière qui découpent dans la nuit chaotique la forme d’un compas ; lorsque William Blake dessine Notre Père au balcon du ciel, penché sur l’informe, et ordonnant qu’il y eût quelque chose plutôt que rien ; enfin quand William Blake inscrit le corps vigoureux du Créateur à l’intérieur d’un cercle parfait, avec en-dessous le parfait triangle dessiné par les deux jets de lumière, nous signifiant par là qu’au commencement était la mesure et l’esprit, nous vérifions combien la foi se doit de conserver son irrationalité fondamentale, sa poésie lumineuse et l’insondable mystère par lequel nous croyons, à l’envers du bon sens, à la résurrection, à la virginité féconde de Marie et au Jugement Dernier.

Vous pouvez voir « L’Ancien des Jours » de William Blake en consultant l’album ci-dessus. Vous pouvez aussi écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

 

Mgr Williamson, prouvez-nous « sans émotions » que Dieu existe!

Lundi 9 février 2009

Lincrédulité de St-Thomas (1601-1602)
Album : L'incrédulité de St-Thomas (1601-1602)
Sur cette toile du Caravage ((1573-1610), St-Thomas enfonce son doigt dans le côté du Christ: "Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru", lui dit Jésus.
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Après avoir scandalisé l’opinion publique mondiale par ses propos négationnistes, l’évêque Richard Williamson, de la Fraternité Saint-Pie X, se déclare aujourd’hui prêt à revenir sur ses affirmations pour autant qu’on lui présente des preuves historiques que des Juifs ont bel et bien été exterminés dans les chambres à gaz.

Ce qu’il y a d’effrayant chez les négationnistes, c’est leur manière d’aborder l’histoire par le biais mécanique et technique. Comment techniquement a-t-on pu entasser des condamnés dans les chambres à gaz ; quels moyens a-t-on mis en place pour que les portes desdites chambres soient hermétiques et ne laissent pas passer le gaz létal ; quelle hauteur devaient avoir les cheminées d’évacuation des gaz pour éviter que ceux-ci ne redescendent et contaminent les Allemands eux-mêmes ; a-t-on des photographies aériennes attestant, par leur ombre portée, que ces hautes cheminées ont bien existé ; quel temps devait-on observer avant d’entrer dans les chambres à gaz, afin d’être bien certains qu’aucune poche de gaz ne subsistât sous l’entremêlement des corps. Les négationnistes accumulent ainsi des monceaux de petites énigmes techniques et il faut les avoir vus et entendus évoquer ces détails macabres avec le détachement, la méticulosité et la neutralité de ton qui caractérisent ceux qui se promettent de vérifier tout cela, je cite, « sans émotions ».

On est d’autant plus révolté que Richard Williamson, évêque de son état, croit spontanément et sans preuve qu’une vierge a pu enfanter ; que le Christ a marché sur l’eau ; qu’il a ramené Lazare de la mort à la vie ; qu’il a guéri un paralytique ; rendu la vue à un aveugle ; rassasié des milliers de fidèles avec 5 pains et 2 poissons ; qu’il est mort et qu’il a ressuscité trois jours après. Faudra-t-il, donnant-donnant, sommer l’évêque de prouver l’existence de Dieu, sans émotions, avec la même méticulosité ?

Dans un tableau célèbre datant de 1601 environ, le Caravage a représenté le disciple Saint-Thomas en compagnie de Jésus quelques jours après sa résurrection . Au chapitre 20 de l’Evangile de Jean, on apprend en effet que l’un des douze disciples, Thomas, appelé Didyme, n’était pas avec les autres quand le Christ ressuscité se révèle à eux. Aussi, lorsqu’il apprend la nouvelle, Thomas dit à ses amis: « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » Huit jours après, les douze disciples étant de nouveau réunis, Jésus vient et dit à Thomas : « Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-là dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant. » Caravage a représenté cet instant particulièrement trivial où le doigt de Thomas touche et s’enfonce dans la plaie encore béante du Christ ; cet instant où Thomas reconnaît son Maître et l’offense qui lui a été faite; cet instant où le Christ s’humilie et meurt comme une seconde fois, devant le peu de foi de Thomas. Et lorsque celui-ci s’écrie : « Tu es bien mon Seigneur et mon Dieu ! », Jésus lui répond : « Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. »

Vous pouvez voir le tableau du Caravage en consultant l’album ci-dessus. Vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse suivante: www.rsr.ch

 

A la campagne, la Chine cultive ses vieux démons

Dimanche 1 février 2009

Mao avec des paysans à Kwantung
Album : Mao avec des paysans à Kwantung
Quand le Grand Timonier montrait l'exemple en allant à la rencontre de la paysannerie, la Chine entière lui emboîtait le pas... de gré ou de force. Et si ce qui était vrai hier le redevenait aujourd'hui?
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En Chine, on apprend que l’université du Sud-Ouest, située à Chongqing, a décrété que tous ses étudiants de dernière année partiraient, de gré ou de force, dans les régions pauvres du pays pour y faire un stage de six mois comme enseignant.

Cette info, relayée par Pierre Haski, journaliste, sinologue et fondateur de Rue89.com, suscite, vous vous en doutez, l’indignation de la population estudiantine concernée qui voit ressurgir le spectre de la rééducation à la campagne voulue par Mao-Zedong il y a 40 ans et que l’écrivain Dai Sijie a racontée dans son chef d’œuvre Balzac et la petite tailleuse chinoise (Paris, Gallimard. 2000). Les motivations sont certes tout autres, il ne s’agit plus ici de reconquérir un pouvoir dont Mao avait été écarté après le désastre du Grand Bond en avant, mais bien de faire face à un grave problème: le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur. Ils seront en effet 6 millions en 2009 qui ne trouveront pas de travail, car l’accès aux hautes écoles, voulu par les autorités a largement dépassé le taux de croissance annuel du pays et la crise mondiale à laquelle la Chine est durement confrontée n’arrange pas les affaires. Aussi espère-t-on qu’en exilant ces étudiants dans les régions pauvres du Sichuan ou du Xinjiang, quelques opportunités d’emplois verront le jour.

Demeure néanmoins le caractère coercitif de cette mesure qui perpétue, à son corps défendant peut-être, la haine viscérale qu’une dictature entretient toujours avec les intellectuels. La régénération par la campagne, qui anéantira l’élite chinoise sous Mao, fut le propre de la Russie soviétique qui envoyait chaque année sa jeunesse dans les kolkhozes, durant les mois de septembre et d’octobre; ce fut le propre de la révolution khmère qui déplaça sa population urbaine dans l’arrière-pays ; c’est le propre de la Corée du Nord qui consacre aujourd’hui encore un jour par semaine à la saine émulation de sa population par la culture agraire. Dans l’Allemagne nazie enfin, la campagne était le berceau de l’âme allemande, on y cultivait l’esprit intergénérationnel, le culte de la terre et l’autarcie alimentaire rendue nécessaire par la guerre.

On ne compte plus à cet égard les peintures de propagande qui, d’une dictature l’autre, se ressemblent à s’y méprendre : l’esthétique totalitaire est en effet la même dans chaque pays, car toute dictature assigne à l’art la même fonction : « transformer la sèche matière première de l’idéologie en un combustible d’images et de mythes » (Igor Golomstock, L’art totalitaire, Paris, Editions Carré, 1991). De l’Allemagne à la Chine, de l’URSS à l’Italie fasciste, ce sont toujours des jeunesses éclatantes de santé qui se retroussent les manches, tout à la joie du labeur, sur fond de terres arables au-dessus desquelles trône un soleil radieux. Ici, c’est Mao qui donne le premier coup de bêche, là Staline ou encore Kim-Il-Sung. La pénibilité du travail est gommée ou alors elle est accentuée et c’est l’esprit de groupe qui est mis en valeur et l’on voit le grand-père, le père et le fils s’arcbouter héroïquement sur la terre de leurs ancêtres. La plupart de ces tableaux ne sont ni signés ni datés, car ils évoquent l’intemporel et ils ne doivent jamais flatter l’ego de leurs auteurs. Comme ils n’ont aucune valeur intrinsèque, on peut à loisir les retoucher si d’aventure la personnalité qui figure aux côtés du Timonier, du Petit Père des Peuples, du Conducator, du Duce, du Führer ou du Leader Massimo, tombait en disgrâce.

Les étudiants chinois ont raison de protester : plus que la corvée et l’exil, c’est bien l’écho résurgent de ces années de plomb qui ne doit pas se répéter.

Vous pouvez voir un florilège d’art totalitaire vantant les mérites de la vie au grand air en consultant l’album ci-dessus. Et réécouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

Paul Virilio et l’université du désespoir

Dimanche 25 janvier 2009

Dali, Le torero hallucinogène (1968-1970)
Album : Dali, Le torero hallucinogène (1968-1970)
Que voit-on? La Vénus de Milo ou un toréador? Une crique de Port-Lligat ou un taureau? Tout!, répond Dali qui enseigne la bipolarité des choses, de même que Paul Virilio enseigne qu'il n'y a pas de progrès sans catastrophe.
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Le krach boursier, dont nous ne finissons pas d’endurer les conséquences, remet en selle un philosophe français et urbaniste de renom, Paul Virilio qui a fait les gros titres des médias la semaine dernière. Depuis bientôt trente ans en effet, Paul Virilio s’interroge sans relâche sur la notion de progrès qu’il résume d’une formule lapidaire : « Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille. »

Cette formule lapidaire, empruntée à Hannah Arendt, Virilio l’illustre avec la même brutalité concluante : « Construire l’Airbus A320 qui accueillera 1000 passagers, c’est préparer le crash à 1000 morts, de même qu’en inventant le chemin de fer, on a inventé le déraillement ou qu’en armant le Titanic, on a scénarisé le naufrage à 1480 morts. Avec le krach boursier, on atteint une nouvelle dimension, puisque, à la différence d’un déraillement ferroviaire localisé en un lieu donné, la catastrophe est cette fois mondiale. »

Si la philosophie de Paul Virilio était une œuvre d’art, je la verrais bien jaillir du ciseau de Gian Lorenzo Bernini qui sculpta entre 1647 et 1652 la célèbre « Extase mystique de Sainte-Thérèse d’Avila » où s’unissent et se confondent sur le visage de la religieuse carmélite le plaisir et la douleur. Ou alors je verrais cette pensée circonscrite dans les innombrables allégories de la vanité que des peintres, comme Otto Dix, ont représentée sous les traits d’une jeune et belle demoiselle qui se pâme devant un miroir et voilà que le miroir renvoie l’image d’une vieille femme décatie, aux seins flasques, au sourire édenté, à la peau rassie comme parchemin de chasse au trésor. Ou alors, je l’imaginerais bien dans les portraits de « Napoléon Ier dans son cabinet de travail », exécuté en 1812 par Jacques-Louis David : Napoléon est à l’acmé de sa gloire, on le voit, rédigeant le code civil censé régir la paix de son empire, et cependant la désastreuse campagne de Russie l’attend, où il s’embourbera, lui, ses hommes et ses illusions ; Napoléon n’a jamais été aussi puissant, on le voit à l’ors de son cabinet de travail, mais David l’a représenté joufflu, pansu, fatigué, ayant déposé son baudrier et son épée sur la chaise, comme Vercingétorix le fit jadis aux pieds de César.

Virilio ressemble à ces maîtres incontestés de l’oxymore qui ont su saisir la bipolarité du monde et l’ont investie avec leur plume, leur ciseau ou leurs pinceaux. Virilio appelle de ses vœux la création d’une université du désespoir, à la fois musée et observatoire des accidents majeurs où nous apprendrions à faire face aux catastrophes potentielles, en procédant à de véritables crash-tests… Or cette université du désespoir est toute l’œuvre de Salvador Dali qui se qualifiait de grand paranoïaque lucide et constructif. Son œuvre tout entière s’articule autour d’un amour incassable envers sa femme Gala et le refus autoritaire et inflexible de son père envers cette union. Sur une toile des années 60, intitulée le « Torero hallucinogène », on peut voir Gala dans les eaux limpides de la mer, le long des criques de Port-Lligat. Et soudain ces criques se métamorphosent en un taureau menaçant, cependant que sur la même toile encore, une délicate Vénus de Milo compose en même temps le visage menaçant d’un toréador mortifère.

Vous pouvez voir les œuvres citées de Bernini, Dix, David et Dali en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

 

Contre Internet qui la devance, la presse écrite doit produire du sens

Dimanche 18 janvier 2009

Wassily Kandinsky, Composition VI (1913)
Album : Wassily Kandinsky, Composition VI (1913)
Condamnés par la photographie triomphante au XIXème siècle, les peintres se sont détournés de la réalité et ont percé une nouvelle voie, celle de l'abstraction. Menacé par Internet, la presse traditionnelle fera-t-elle aussi bien?
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Une statistique vient juste de nous apprendre qu’en 2008, et pour la première fois, les Américains, désireux de se tenir au courant de l’actualité nationale et internationale, ont davantage consulté Internet que la presse traditionnelle. Et si l’on en croit les prédictions les plus pessimistes, la mort du journalisme classique est annoncée à brève échéance.

Et c’est précisément sur le Net que je suis allé chercher ces informations, auprès de www.observatoiredesmedias.com et sur www.samsa.fr, le site du journaliste Philippe Couve, spécialisé dans l’exploration du web. Philippe Couve évoque même les 5 phases rituelles de la décrépitude du papier journal :

1.       Le déni : « Internet et les blogs, c’est juste un effet de mode, ça va passer. »

2.       La colère : « les blogueurs ne sont pas des journalistes, on ne peut pas comparer. »

3.       Le marchandage : « les gens vont s’abonner pour avoir accès à une information de qualité. »

4.       La dépression : « le journal prépare un nouveau plan social, nous allons tous perdre notre boulot. »

5.       L’acceptation : « les choses ne sont plus comme avant, mais le monde ne s’arrête pas de tourner. »

Une réflexion tout aussi alarmiste avait été distillée il y a 4 ans par Christian Caujolles. Le directeur de l’Agence Vu s’était en effet demandé si le tsunami qui avait ravagé les côtes indonésiennes en décembre 2004 ne sonnait pas le glas du photojournalisme. En effet, la grande majorité des clichés qui devaient nous révéler pratiquement en direct l’ampleur de la catastrophe, avaient été saisis par des touristes amateurs, propriétaires de caméscopes et de téléphones portables. Leurs images, immédiatement relayées par Internet, avaient devancé les reportages professionnels commandités par la grande presse internationale. Pour Caujolles, cette réalité « contraint les photographes [professionnels] à se rendre indispensables en produisant du sens. » Produire du sens… On pourrait appliquer cette exhortation de la dernière chance à la presse écrite, laquelle devrait prendre exemple sur les arts plastiques.

Dans le dernier quart du 19ème siècle en effet, les portraitistes, les silhouettistes, les caricaturistes et les graveurs chez qui l’on avait coutume de se rendre pour se faire tirer le portrait ou qu’on emmenait avec soi en voyage, furent ruinés par l’émergence d’une technique de reproduction rapide, fiable, convaincante et bon marché, la photographie précisément… Alors que Nicéphore Niepce avait eu besoin en 1826 d’un temps de pose d’une journée pour réaliser la première photographie de l’histoire, voilà que les célèbres appareils Kodak que George Eastman met en vente en 1888, avec pour slogan publicitaire le célèbre « You press the button, we do the rest » approchaient déjà de l’instantané photographique.

Contraints dès lors de fermer boutique et de percer un nouvel avenir pour les arts plastiques, les peintres et autres petits maîtres ruinés creusèrent alors un sillon ténu, aventureux, incompris au départ, mais qui allait fonder le vingtième siècle, lui ouvrir des perspectives spirituelles, cosmogoniques infinies et somptueuses, je veux parler du sillon étincelant de l’abstraction.

Vous pouvez voir la première photographie de l’histoire ainsi que la première peinture abstraite de l’histoire, en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Epsace 2, en cliquant sur le lien suivant: www.rsr.ch

 

 

 

Tintin a 80 ans… et 25 ans de polyester!

Lundi 12 janvier 2009

Tintin noyé dans une expansion de polyester
Album : Tintin noyé dans une expansion de polyester
On fête ces jours-ci le 80ème anniversaire de la première apparition de Tintin dans le Petit Vingtième. Si l'on en croit l'ultime case de l'album inachevé de Hergé, L'Alph Art, Tintin serait mort il y a vingt-cinq ans, coulé dans une oeuvre d'art...
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Comme le rappelle le magazine français « L’Express », « c’est le 10 janvier 1929 que le plus illustre personnage de la bande dessinée belge fit son apparition dans Le petit Vingtième, supplément hebdomadaire d’un quotidien ultra-catholique bruxellois, Le Vingtième siècle. » On y voyait Tintin sur le marchepied d’un wagon en partance pour l’URSS. Depuis, les 24 albums de ses aventures se sont vendus à plus de 200 millions d’exemplaires et continuent de passionner chaque année des centaines de milliers de nouveaux lecteurs. Un succès d’autant plus extraordinaire que le dernier album date de 25 ans. A la mort de son créateur Hergé, ses héritiers ont en effet refusé que d’autres dessinateurs poursuivent les aventures de Tintin.

Chef de file de cette école belge qui prôna la ligne claire, Hergé se passionnait pour l’histoire de l’art et la peinture. Plus exactement, il admirait symptomatiquement les maîtres du dessin, les apôtres de la ligne à l’intérieur de laquelle la couleur est rigoureusement sertie : Jean-Dominique Ingres, Roy Lichtenstein, et surtout Juan Miro dont le tracé vif dessinait des épures. Miro, disait-il, « c’est la ligne claire au service du surréalisme » et certains tintinophiles voient dans le dessin sobre d’Hergé, allié à la distraction, à la folie et aux quiproquos de certains personnages comme les Dupond/Dupont et Tournesol, un hommage au peintre espagnol. Hergé aimait aussi, à l’instar de Matisse ou de Mondrian, les artistes économes, capables de signifier le monde ou l’intimité d’une personne, avec trois couleurs ou d’un seul trait de plume. Il possédait en outre des œuvres de Lucio Fontana qui se contentait d’inciser la toile avec une lame et parvenait avec cette seule fente à érotiser la surface comme personne avant lui.

On peut se demander si Hergé ne souffrait d’un léger complexe d’infériorité. Il collectionnait les artistes qui donnaient ses lettres de noblesse à sa ligne claire. La BD, disait-il, « c’est l’art de la narration, la peinture, c’est l’art de la contemplation. » Dès les années 70, il fréquente assidûment les galeries d’art, s’essaie à la peinture abstraite, y renonce, mécontent de ses résultats. Atteint par la maladie, il commence son dernier album, « L’Alph’Art », qui justement gravite autour du monde des arts. La dernière case de cet opuscule inachevé nous fait assister à la mort de Tintin. Il est là, menacé par un pistolet, conduit en un lieu sordide où son indécrottable ennemi Rastapopoulos veut le couler dans du polyester, le mouler dans une expansion, à la manière du célèbre sculpteur César : « Nous allons te couler, lui dit son ennemi, et tu vas être un César. Tu seras exposé dans un musée, dans du magma, nous ne te verrons plus. Tu seras le cœur d’une œuvre d’Art. Tu seras mort. » On constate donc que Hergé, mourant, se recroqueville sur sa chose, sur son œuvre, sur Tintin à qui il confie une aventure ultime, celle de l’Art.

Vous pouvez voir des œuvres de tous les artistes évoqués, ainsi que la planche ultime de L’Alph’Art en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse suivante: www.rsr.ch

Vision prémonitoire: les peintres lisent-ils dans le marc de café?

Dimanche 4 janvier 2009

Quelques exemples de tableaux prémonitoires
Album : Quelques exemples de tableaux prémonitoires
Alors que les journaux regorgent d'horoscopes pour 2009, voici Man Ray, George Grosz, Salvador Dali, Giorgio de Chirico, Victor Brauner, Jean-Marie Chica-Ventura qui ont en commun d'avoir tous eu des visions prémonitoires.
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Depuis maintenant deux semaines, il ne se passe pas un jour sans que la presse quotidienne et les magazines hebdomadaires ne nous livrent leur horoscope et leurs prévisions pour l’année 2009.

Je me suis alors demandé si les peintres lisaient aussi dans le marc de café… et j’ai trouvé deux ou trois choses amusantes, sérieuses voire même morbides. Précisons tout d’abord qu’avec les peintres, on ne parlera pas de prévisions, mais de vision prémonitoire.

Au chapitre des farfelus, il y a bien sûr le dadaïste et photographe Man Ray qui réalise en 1923 un objet constitué d’un métronome dont le balancier est pourvu d’un œil photographié qui oscille au gré des scansions. Man Ray le baptise Objet susceptible d’être détruit. Ce qui devait arriver arrive : à sa première exposition, le métronome est fracassé par un visiteur littéral. Man Ray reconstruit la chose et la baptise cette fois Objet indestructible

Plus sérieusement, dans le registre prémonition sociopolitique, je citerai Les Piliers de la société, une toile que l’Allemand George Grosz peint en 1926 pour dénoncer la République corrompue de Weimar et l’impunité des responsables de la Grande Guerre. C’est une caricature nihiliste et violente qui stigmatise un ecclésiastique bénissant la guerre, un journaliste coiffé d’un pot de chambre, la plume gorgée de sang, deux politiciens pansus dont le crâne ajouré laisse voir les pensées en forme d’étron ou de cavalier va-t-en-guerre. La cravate de l’un d’eux est ornée d’une croix gammée. Alors même que le parti NSDAP d’Adolf Hitler est au creux de la vague, que le putsch, dit de la Brasserie, fomenté en novembre 1923, a été un fiasco, que les élections de 1928 seront catastrophiques pour les Nazis, George Grosz n’en pressent pas moins l’apocalypse et l’irréversibilité d’une longue marche malfaisante qui conduira l’Allemagne, l’Europe et le monde au chaos final.

Enfin, au chapitre de la prédiction morbide, je citerai tout d’abord Salvador Dali. Fasciné par « L’Angélus » que Jean-François Millet peint en 1858, montrant un couple de paysans qui interrompt le labeur pour la prière du soir, Dali affirma que ces paysans se recueillaient en réalité devant la tombe de leur enfant mort. Des années plus tard, l’examen aux rayons X de « L’Angélus » devait confirmer cette vision. J’évoquerai aussi Giorgio de Chirico qui peint en 1914 « L’homme –cible » où l’on aperçoit la silhouette en ombre chinoise d’Apollinaire. Curieusement, la tempe du poète est affublée d’un cercle blanc en forme de cible. Or, c’est précisément à cet endroit qu’Apollinaire sera atteint par un éclat d’obus pendant la guerre de 14. Autre exemple, Victor Brauner, peintre surréaliste roumain, réalise en 1931 un « Autoportrait à l’œil énucléé ». Sept ans plus tard, notre homme veut s’interposer dans une rixe en pleine rue. L’un des protagonistes lui lance un verre et lui arrache l’œil gauche. Enfin, en 2000, l’artiste espagnol Jean-Marie Chica-Ventura peint Manhattan en feu. Un an plus tard, c’était le 11 septembre et la destruction du World Trade Center.

Parfois, c’est pas très gai, la peinture…

Vous pouvez voir tous ces tableaux prémonitoires en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch/espace-2/matinales#lundi

 

 

 

 

Jeff Koons à Versailles: le Bourbon dégoûté est débouté

Dimanche 28 décembre 2008

Jeff Koons (1955), Made in Heaven
Album : Jeff Koons (1955), Made in Heaven
Un bois polychromé où l'artiste américain se représente en train de faire l'amour avec son ex-épouse Cicciolina. Enfant terrible de l'art contemporain Jeff Koons expose à Versailles pour la plus grande honte du Prince de Bourbon-Parme...
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Le tribunal administratif de Versailles vient de rejeter la requête déposée par le prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme. Ce prince de sang, descendant en droite ligne de Louis XIV exigeait la fermeture de l’exposition Jeff Koons au Château de Versailles et le retrait des œuvres dans les 24 heures suivant la décision de justice.

Hélas pour le Prince de Bourbon-Parme, la justice a rappelé dans ses conclusions que le régime monarchique était bien dissout et que Versailles relevait du domaine public, non de la propriété privée. Certes, Jeff Koons n’a rien d’un enfant de chœur. A 53 ans, cet Américain, enfant terrible de l’art contemporain, a déjà défrayé la chronique avec ses œuvres borderline, notamment des sculptures en bois polychromé qui le montrent en train de faire l’amour avec son ex-femme Ilona, une ancienne star du porno mieux connue sous le nom de Cicciolina.

Le problème soulevé par le prince est vieux comme le monde. La nudité, la sexualité et la déviance ont toujours été proscrites en peinture quand elles s’écartaient de la représentation strictement suggestive. On ne montre pas un couple en rut, on évoque la sexualité à travers un plateau de moules et d’huîtres posées sur une table ; on ne montre pas les amours zoophiles de l’antique Léda, on représente un cygne gambadant joyeusement autour d’une baigneuse. Pour avoir rompu avec la litote, les artistes du vingtième siècle ont réinventé la littéralité et la brutalité de l’évidence charnelle, provoquant ainsi un intarissable tollé qui se perpétue aujourd’hui encore.

Et cependant, à y regarder de plus près, les adeptes du gros plan sont probablement moins vulgaires que les peintres métaphoriques. J’en veux pour preuve un tableau de Richard Phillips (1962) représentant une actrice porno surprise durant ses ébats, une Andromaque moderne et black dont l’artiste interrompt la machinerie du corps et suspend le mouvement. Clin d’œil à la production hard, mais aussi à l’instantané photographique, avec son cortège de cadrage mutilant et de contre-jour agressif, Richard Phillips privilégie un gros plan d’autant plus intimidant que le format du tableau est largement supérieur à deux mètres. Mais ici, pas question de se focaliser sur l’empalement des corps. Le peintre surprend un visage, fixe une expression. Comme le hussard désabusé du peintre Géricault, emporté par la tourmente des guerres napoléoniennes, la jeune femme médite. Elle médite ces doigts d’homme qui lui palpent les seins comme on tâterait un melon dans un supermarché. Elle médite l’offrande de sa chair et la violence d’une scène qui renvoie aux traites négrières.

Le tableau s’intitule « Blessed Mother », (Mère Bénie) une allusion à la Sainte Vierge, consolatrice des plus pauvres et des plus éplorés. L’image figée devient alors une icône, le sein offert est celui de « La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix ou celui de la maternité féconde, cependant que la main prédatrice devient celle de l’enfant quémandeur. Rien n’est tout à fait sale ni tout à fait beau, semble ainsi nous dire Richard Phillips. Et le prince de Bourbon-Parme, qui ne doit rien ignorer des infidélités sexuelles de son illustre ancêtre, devrait lui aussi méditer quelque peu…

Vous pouvez voir « Blessed Mother » de Richard Phillips ainsi que les œuvres controversées de Jeff Koons en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch

 

 

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