Archive de la catégorie ‘Actualités et images’

Van Gogh n’est pas épargné par la théorie du complot

Dimanche 10 mai 2009

Autoportrait à loreille coupée (1889)
Album : Autoportrait à l'oreille coupée (1889)
Un célèbre tableau de Van Gogh que revisitent deux chercheurs allemands prétendant que Vincent ne s'est pas automutilé, mais que c'est Gauguin qui lui a sectionné l'oreille avec un sabre. Vous avez dit théorie du complot?
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Tandis que la grande exposition Van Gogh bat son plein à Bâle, deux universitaires allemands rebondissent sur l’actualité en prétendant dans un livre intitulé « «L’Oreille de Van Gogh, Paul Gauguin et le pacte du silence» que ce n’est pas Van Gogh qui se serait automutilé, mais bien Gauguin qui lui aurait tranché l’oreille avec un sabre…

A toutes celles et à tous ceux qui ne comprennent l’actualité qu’à travers l’action volontaire, occulte et malveillante des hommes, pour qui l’explication officielle et autorisée d’un événement cache toujours une vérité plus sombre et machiavélique, en un mot, à toutes celles et à tous ceux qui ne croient qu’à la théorie du complot, réjouissez-vous ! Après la CIA qui aurait inventé de toutes pièces le scénario du crash de l’avion contre le Pentagone, lors des attentats du 11 septembre 2001 ; après les investigations farfelues d’un groupe d’experts qui concluent que les vaisseaux du programme Apollo ne se seraient jamais posé sur la Lune ; après que la propagande de Vichy eut attribué la défaite française de 1940 à l’influence pacifiste de la Franc-Maçonnerie sur les gouvernements du Front Populaire, voici que les Beaux-arts entrent à leur tour dans la cour des glands. Suite à une bagarre fortement alcoolisée, Gauguin, qui séjournait à Arles chez son ami Van Gogh, aurait, en décembre 1888, sectionné l’oreille droite de son ami, avec une virtuosité si consommée que le pavillon se serait décollé, sans que la lame n’esquinte ni la joue ni l’épaule de Vincent. Le maître d’armes contre le maître d’Arles est donc le dernier complot à la mode, il repose sur de simples allégations, à commencer par ce pacte de silence conclu entre les deux poivrots et, surtout, il est opportunément dévoilé au moment où Van Gogh fait la une de l’actualité

Van Gogh n’est pas la seule victime artistique des comploteurs. Il y a quelques années, Dan Brown, dans son livre « Da Vinci Code », alléguait sérieusement que dans « La Cène » peinte par Léonard de Vinci, le disciple Jean, situé à droite de Jésus était en réalité Marie-Madeleine, la fiancée du Christ qui lui aurait donné un enfant. Plus récemment, le photographe Robert Capa traîna toute sa vie, une rumeur, fondée sur le seul témoignage d’un journaliste prétendant que la plus célèbre photographie du monde, « La mort du soldat républicain » prise en 1936, serait un faux, une mise en scène destinée à la propagande républicaine, alors en guerre avec les nationalistes espagnols du Général Franco. Même si l’on sait aujourd’hui qu’il était de tradition de représenter l’apôtre Jean en des traits androgynes, parce que Jean symbolise le printemps, l’aurore, le premier âge de l’humanité, avant la faute originelle, quand Adam et Eve ne faisaient encore qu’un ; même si l’on a aujourd’hui identifié le soldat républicain photographié par Capa et qu’on sait qu’il est bien mort ce jour-là, la rumeur et le doute persistent.

Le principal enseignement de cette ridicule oreille cassée est qu’aujourd’hui, plus que jamais, la réalité ne suffit pas. Il faut l’assombrir avec de l’occulte et de la malveillance, il faut la customiser. D’autant plus que pour écouter ces sornettes, il y aura bien assez de têtes de choux et d’oreilles d’ânes… Alors, ne nous privons pas de surenchérir et informons les auditeurs qu’en réalité Gauguin et Van Gogh ne se trouvaient pas à Arles au moment du drame, mais à Malaga en Espagne, et que, suivant les usages, Gauguin ne s’est pas contenté de trancher une oreille, mais les deux oreilles et la queue…

Vous pouvez voir « L’autoportrait à l’oreille cassée » de Van Gogh, ainsi que « La Cène » de Vinci et « La Mort du soldat républicain » de Capa en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet, www.rsr.ch     

Police suisse ou la tentation sécuritaire et liberticide

Lundi 4 mai 2009

Melencolia I (1514) dAlbrecht Dürer
Album : Melencolia I (1514) d'Albrecht Dürer
Au sommet de son art, Dürer grave "Melencolia", l'une des oeuvres les plus énigmatiques et les plus riches de toute l'histoire de l'art. Revisitée par les romantiques au XIXe siècle, "Melencolia" incarnerait le spleen de ce temps.
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On l’a appris hier, la police suisse est révoltée parce qu’elle n’aura bientôt plus le droit de traquer la cybercriminalité en dissimulant son identité derrière un pseudo, en se faisant passer par exemple pour une jeune et naïve internaute.

La police se croit légitimée à protester au nom d’un principe bien connu : la fin justifie les moyens. Si la finalité de notre action est bonne, alors les moyens utilisés sont bons. Ainsi, en Californie, où le racolage public est interdit, des policières se griment en péripatéticiennes pour piéger d’éventuels clients. Le drame, dans cette affaire, c’est qu’au nom de ce principe, la majorité des gens est disposée à cautionner ces dérives qui ne se sont pas seulement le fait de la police. Ainsi, le journaliste David Pujadas a récemment suscité un vaste débat d’éthique journalistique en lançant sur France 2 une émission intitulée « Les infiltrés » dans laquelle les enquêteurs, dissimulant là aussi leur identité, travaillent en caméra cachée, une pratique d’ailleurs utilisée couramment par toutes les télévisions du monde. Or, en acceptant de telles pratiques, toujours au nom de ce principe, nous troquons un peu de liberté, un peu de droit de l’Homme, un peu de sphère privée et un peu de dignité contre un peu de pragmatisme, de sécurité, de tranquillité et d’audimat. Un homme patibulaire hante-t-il le préau d’une école, on réclame à cor et à cri l’installation de caméras de surveillance ; un pédophile est-il enfin arrêté, on pose la question d’un rétablissement de la peine de mort ; un chauffard d’origine serbe sème-t-il la pagaille sur nos autoroutes, on exige son expulsion définitive hors de notre territoire. Les droits fondamentaux se grignotent ainsi, sans réflexion philosophique, laquelle nous rappelle que la démocratie, que nous avons patiemment bâtie, a un prix. Qu’elle est probablement le régime politique le plus exigeant, le plus difficile, le plus ingrat aussi puisqu’elle s’efforce de répondre à la barbarie, à la violence et au crime avec fermeté certes, mais d’abord avec humanité, avec dignité, dans le respect des lois et des droits fondamentaux de l’Homme.

En 1514, Albrecht Dürer exécuta une gravure qui allait devenir au XIXe siècle l’emblème du romantisme, la Mélancolie ou « Melencolia I ». On y voit une femme ailée, plongée dans l’inaction, une main soutenant sa tête. Autour d’elle sont disposés des instruments propres à la géométrie, mère de tous les arts, des objets destinés à façonner le monde. Pourtant, elle ne fait rien, elle sombre dans une paresse mélancolique, un spleen qui la conduit à revisiter nostalgiquement le passé, parce que le présent la laisse sans ressources. Désœuvrée et inutile, elle sombre dans la tentation psychologique qui est la nostalgie de l’enfance insouciante, personnifiée par la présence d’un petit angelot à ses côtés, et dans la tentation politique qui est la nostalgie de l’Ancien Régime, symbolisée par l’éclat de lumière solaire qu’on devine à l’arrière-plan. En un mot, elle régresse.

A tous ceux qui voudraient une démocratie à la carte, une démocratie rétractable au gré des événements, à tous ceux qui cautionnent joyeusement des pratiques liberticides, je dis, vous aussi vous régressez et peut-être que, dans la durée, vous serez aussi dangereux que ceux que vous traquez.

Vous pouvez voir la « Melencolia I » d’Albrecht Dürer, revisitée à l’aune du XIXe siècle romantique, en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet, www.rsr.ch

Enfants abandonnés dans une pizzeria d’Aoste: quand le cinéma conjure l’innommable

Dimanche 26 avril 2009

Le Jeu lugubre (1929) par Salvador Dali
Album : Le Jeu lugubre (1929) par Salvador Dali
Un homme tend le bras et se voile la face: c'est la métaphore du désir et du refoulement, qui peut conduire à l'inaction et à la lâcheté. Une honte que le héros de cinéma ne cesse de conjurer. Pour le meilleur et pour le pire.
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On a tous été choqué par cette affaire d’abandon perpétré en Italie, la semaine dernière. Une Allemande de 26 ans, sans argent, a abandonné ses trois enfants de 8 mois, 2 et 6 ans dans une pizzeria de la ville d’Aoste. Elle a été retrouvée avec son compagnon dans la forêt environnante et inculpée pour abandon de mineurs.

Et l’on n’a pas besoin d’être le parent d’un enfant en bas âge pour éprouver toute l’horreur de cet acte terrible, d’une lâcheté qui demeure, en dépit de toutes circonstances atténuantes, parfaitement inexcusable. Hasard de circonstances, une chaîne de télévision câblée proposait vendredi soir dernier un film d’une brutalité indescriptible, « Taken », narrant les péripéties d’un père, campé par Liam Neeson, interprète inoubliable de « La liste de Schindler » de Spielberg, jouant un agent secret américain à la retraite, qui reprend du service pour aller en France démanteler à lui seul un réseau albanais de prostitution qui séquestrait sa fille alors en villégiature à Paris. Le seul enseignement à retirer de ce film ultraviolent est sa fonction cathartique. Il nous dédouane de notre lâcheté en exhibant son contraire. Un père qui se soucie de son enfant devient, aujourd’hui, un héros de cinéma parce que notre société foncièrement veule et irresponsable fait le contraire. Tout le monde a vu, il y a quelques semaines, ces images insoutenables d’un jeune homme détroussé puis roué de coups dans un bus de la banlieue parisienne par une bande de voyous, des images tournées par une caméra de surveillance, et tout le monde a constaté l’impassibilité des autres voyageurs et du conducteur. Là encore, dans un film intitulé « L’expert » et récemment diffusé par la télévision, Sylvester Stallone campait en 1994 un personnage qui fait le ménage dans un autocar, parce que des hooligans en terrorisaient les usagers. Ces deux films ne doivent pas nous tromper, ils sont, a contrario, l’indice d’une société qui fait preuve de lâcheté, parce qu’elle est habitée par la peur.

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Salvator Dali a peut-être le mieux stigmatisé cette ambiguïté de la nature humaine. Dans un grand nombre des ses tableaux, à l’instar du « Jeu lugubre », du « Grand paranoïaque » ou de « La vieillesse de Guillaume Tell », il a portraituré des hommes ou des femmes dans une même posture troublante, une main tendue en avant, tandis qu’avec l’autre main, le personnage se voile la face. D’un point de vue psychanalytique, cette attitude caractériserait l’envie, le fantasme, le désir et, corollairement, son refoulement, au nom de la bienséance, de la raison et de l’instinct de conservation. L’être humain fonctionnerait, selon Freud, sur cette crête fragile, sur ce compromis et cet équilibre précaire entre ce qu’on aimerait être ou faire et ce qu’on n’ose pas, ce qu’on ne doit pas, ce qu’on ne peut pas faire. L’inaction, la lâcheté, la peur découleraient de ce combat trop souvent inégal dont l’irresponsable indécision de l’homme triomphe trop souvent. C’est là qu’intervient ce que Sartre appelait la mauvaise foi qui s’efforce de justifier la lâcheté ou de la racheter par la pléthore de héros hollywoodiens.

Vous pouvez voir des œuvres de Salvador Dali, en consultant l’album ci-dessus. Ouécouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, à l’adresse Internet suivante: www.rsr.ch

 

 

La Turquie, hôte d’honneur du Salon du Livre de Genève pour démystifier le fantasme des peintres orientalistes

Dimanche 19 avril 2009

J-D Ingres, Le bain turc (1862)
Album : J-D Ingres, Le bain turc (1862)
ou le fantasme de d'une Turquie lascive, parquée dans un harem. Avec l'évocation par le peintre Delacroix de la cruauté des Turcs, cette vision a contribué à fausser durablement notre perception du pays.
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La Turquie est l’invitée d’honneur du Salon du Livre de Genève qui ouvre ses portes du 22 au 26 avril prochains. C’est l’opportunité pour nous de redécouvrir une nation que trop de préjugés, de mythes, de fantasmes et de peurs ont contribué à masquer, à dénaturer, à idéaliser ou encore à diaboliser. Et à ce jeu-là, la peinture a largement sa part de responsabilité.

La Turquie dont l’Europe ne veut pas dans son union, parce que sa démocratie est jugée bringuebalante, parce qu’elle fricote d’un peu trop près avec les Etats-Unis, parce que sa population à majorité musulmane menacerait l’identité judéo-chrétienne sur laquelle se serait bâtie l’Europe, et parce qu’enfin elle a toujours et commodément signifié la frontière entre nous et les Autres, la Turquie, c’est ce pays qu’aujourd’hui l’on observe de loin, que l’on toise de haut, alors même qu’il n’y pas si longtemps l’Europe des peintres l’avait investie, rêvée, fantasmée et apprêtée à son envie. La Turquie des maîtres orientalistes des XVIIIème et XIXème siècles, en effet, ce fut la Turquie non pas telle qu’elle était, mais telle qu’on voulait la voir, une Turquie sexuelle, une Turquie cruelle.

« Odalisque à l’esclave » de Jean-Dominique Ingres, vautrée au premier plan du tableau et prête à verser hors du cadre dans les bras du spectateur émoustillé, femmes lascives, alanguies, voluptueuses peintes par Jean-Léon Gérôme, prenant toujours soin d’étirer les bras derrière la nuque pour mieux valoriser le galbe de leurs généreuses poitrines, toutes ont contribué à cette image exotique de l’Orient et du Moyen-Orient, vaste lupanar où la libido violemment refoulée de la bourgeoisie occidentale trouvait matière à sublimation. Le célèbre « Bain turc » de Jean-Dominique Ingres, par exemple, s’inspire de récits de voyages enfiévrés décrivant le bain des femmes d’Andrinople en ces termes : « il y avait en tout deux cents filles. De belles femmes nues dans des poses diverses… les unes conversant, les autres à leur ouvrage, d’autres encore buvant du café ou dégustant un sorbet, et beaucoup étendues nonchalamment, tandis que leurs esclaves (en général de ravissantes filles de dix-sept ou dix-huit ans) s’occupaient à natter leur chevelure avec fantaisie. »

S’agissant de la cruauté des Turcs qui frappa aussi les esprits occidentaux au-delà de toute mesure, on citera le « Massacre de Chios » d’Eugène Delacroix, qui relate la victoire des Ottomans contre les Grecs de l’île de Chios en 1822, à l’issue de laquelle 25’000 Grecs furent tués et 45’000 vendus en esclavage. On y voit la Grèce, berceau de notre civilisation, réduite à un ramassis de vaincus prostrés, attendant la mort ou la captivité, hommes, femmes, enfants, vieillards, toisés par un cavalier turc qui emmène avec lui une jeune femme enchaînée à son cheval.

Une exception à la règle, le cas de Jean-Etienne Liotard, surnommé le peintre turc, qui visita la Turquie en 1738 et y demeura 5 ans durant, adoptant les mœurs du pays, se laissant pousser la barbe, portant le cafetan, même après son retour et dont les portraits recèlent une valeur ethnologique inestimable. A l’heure où la cité de Calvin accueille les écrivains turcs au Salon du Livre, il convient de rappeler que ce Liotard était Genevois…

Vos pouvez voir les œuvres de Jean-Dominique Ingres, d’Eugène Delacroix et de Jean-Etienne Liotard en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

La douteuse croisade de Pierre Maudet

Dimanche 12 avril 2009

Vandalisme et liberté dexpression
Album : Vandalisme et liberté d'expression
Révolte. Vandalisme, liberté d’expression. La vérité sur les murs, les mensonges dans les journaux. Voilà ce qu'on peut lire sur un graffiti à Rome. Le graffiti est fondamentalement subversif et rétif à toute valorisation esthétique.
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Pierre Maudet, conseiller administratif de la ville de Genève, en charge de l’environnement urbain et de la sécurité, mène un combat de longue haleine contre les tags et les graffitis. Et ça marche: non seulement il obtient des résultats, mais ses initiatives intéressent aussi la presse romande qui relaie sa croisade et lui assure ainsi une publicité d’enfer. Pour autant, cette croisade n’a rien de glorieux.

Il ne se passe pas une semaine, en effet, sans que la presse écrite ne parle de Pierre Maudet, le jeune et brillant radical genevois, élu conseiller administratif de la ville de Genève à 29 ans. La semaine dernière, pas moins de trois articles l’ont mis sur le devant de la scène et l’on ne peut que saluer l’art avec lequel Pierre Maudet gère sa communication. Orateur impeccable, bien sur lui, bel homme, clair et précis, à l’aise à l’interview comme sur un plateau de télévision, quand il sut tenir la dragée haute à Laurent Ruquier sur France 2 et défendre avec superbe la place financière helvétique, Pierre Maudet sait parler de tout, avec assurance et brio, tant de politique culturelle, de réforme de notre armée et de fiscalité que d’emploi, de logements et d’assurances sociales et il a aussi des vues pertinentes en matière d’éthique et de philosophie politiques.

Le drame, c’est que Pierre Maudet exerce ses talents à la tête d’un dicastère qui n’est pas à sa hauteur, je veux parler du département de l’environnement urbain et de la sécurité. Don Quichotte partait en guerre contre des moulins, Pierre Maudet mène croisade contre des bennes à ordures, des décharges sauvages, s’égare dans la propreté urbaine et dilapide son talent dans la chasse aux graffitis qui le contraint à des formules populistes tels que les tags génèrent l’insécurité , un propos que ne renieraient ni un UDC grincheux ni un extrémiste de droite.

Il serait à propos de rappeler à Pierre Maudet que le spray, le tag ou le graffiti, par nature, récusent les cimaises des musées et les cadres dorés de la peinture neutralisée ; que leur vitalité s’inscrit précisément dans la subversion du médium, en accaparant les murs, les façades et le décor urbains. Qu’ils échappent volontairement à toute assignation esthétique et s’articulent autour d’une fondamentale impertinence sémiologique. Qu’ils illustrent parfaitement ce propos de Baudrillard pour qui la rue est le seul authentique moyen de communication de masse, la télé, la presse, la publicité et les musées ayant verrouillé toute interactivité par leur discours unilatéral, tyrannique et dogmatique. Qu’ils se réapproprient  un espace urbain confisqué, détourné, nécrosé par l’urbanisme technocratique, par le trafic automobile, par les façades bancaires bardées de promesses fallacieuses et par les vitrines de magasins ivres d’exhortations consuméristes. Que les graffitis, enfin, réactivent l’impulsion enfantine et jubilatoire à tacher, gicler, dégouliner, maculer. C’est pourquoi, comme l’écrit magnifiquement Michel Thévoz, une ville sans sprayages est comme la maison sans enfants dont rêvent tous les propriétaires immobiliers1.

Pierre Maudet, changez de dicastère, faites-vous plus discret ou retrouvez l’enfant que vous avez été, mais arrêtez cette traque idiote qui s’est conclue ce week-end par l’emprisonnement absurde d’un tagueur. La ville de Genève ne vous appartient pas, la propreté est un idéal publicitaire et mensonger, ou alors elle est l’émanation idéologique d’une société propre en ordre et vieillissante dont je me refuse à croire qu’elle a fait de vous un parangon.

Vous pouvez voir une sélection de graffitis urbains en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur le lien suivant: www.rsr.ch

1.  Je m’inspire ici largement d’un texte de l’historien d’art Michel Thévoz dont j’ai repris textuellement certains passages: « Le mur, zone érogène » in ART, FOLIE, GRAFFITI, LSD, ETC., (Editions de l’Aire)

Madonna, Malawi, Mamma Mia!

Dimanche 5 avril 2009

Deux orphelins (1890) de Raphaël Ritz
Album : Deux orphelins (1890) de Raphaël Ritz
Une huile sur toile du peintre valaisan pour illustrer la déconvenue de la pop star américaine Madonna qui s'est vu refuser une adoption au Malawi.
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La pop-star américaine Madonna a vu sa demande d’adoption d’un second enfant refusée par un tribunal de Lilongwe au Malawi. Raison invoquée par le juge : il faut avoir séjourné au moins dix-huit mois dans le pays pour formuler pareille requête. Or Madonna n’était au Malawi que depuis quelques jours.

Et l’on peut penser que cet argument exprime la volonté de mettre décidément fin aux passe-droit dont jouissent les people en mal d’adoption, à l’instar de Madonna, d’Angelina Jolie ou d’Estelle Halliday. En effet, si l’on en croit Suzanne Hürzeler-Caramore, collaboratrice au service d’adoption de Terre des Hommes, non seulement la spectacularisation de ce genre d’adoption, mais aussi les passe-droit dont bénéficient les célébrités, causent des dégâts considérables auprès des futures familles d’adoption qui croient « que la procédure est facile, alors que c’est une démarche compliquée. » Et lorsqu’ils s’aperçoivent que les délais pour une adoption sont en réalité très longs et que, de surcroît, les démarches administratives sont compliquées, certaines familles recourent alors, par désespoir, au trafic d’enfants, avec leurs conséquences désastreuses.

Ce refus de la justice du Malawi est aussi le résultat d’une pression exercée par des organisations telles que Terre des Hommes, Advocate for Children ou Save the Children qui s’évertuent depuis quelques années à rappeler que l’adoption doit être l’ultime solution. Il faut, martèle Terre des Hommes, s’assurer en premier lieu que l’enfant n’a plus aucune famille – oncle, tante ou cousin -, puis s’efforcer de trouver à l’orphelin des parents d’adoption dans son pays d’origine.

En 1880, le peintre valaisan Raphaël Ritz peignait « Deux orphelins », une toile où l’on aperçoit, bien haut dans la montagne, sur un chemin caillouteux et escarpé, dans un décor alpestre aussi grandiose que menaçant, où alternent les gouffres sans fond et les cimes enneigées, deux enfants, un garçon et une fille, habillés chichement, portant besace et bâtons de pèlerin, qui se recueillent devant une croix adossée à la souche d’un arbre. Deux orphelins laissés à eux-mêmes, au cœur d’une nature hostile. Le sentier, barré d’un inextricable écheveau de roches, de bois mort et de racines torturées, ainsi que le tronc brutalement sectionné de l’arbre, déclinent à l’unisson la précarité de la vie, symbolisé par la présence d’un rhododendron ténu que la pierre alentour enchâsse et étouffe. Quel avenir pour ces enfants assujettis à tant de servitude et si fragiles dans ce paysage tourmenté, hormis le refuge de la prière ?

On voit bien dans ce tableau que l’imagerie d’Epinal n’est pas loin. Sentimental, compassé, mièvre aussi, le tableau chorégraphie la détresse de telle sorte que la délocalisation par l’adoption semble le seul recours. N’en déplaise à Madonna, dont personne ne conteste l’humanité des intentions, il faudra bien qu’elle et ses comparses du star système intègrent la finalité éthique de Terre des Hommes qui est de chercher des familles pour les enfants et non l’inverse.

Vous pouvez voir le tableau de Raphaël Ritz en consultant l’album ci-dessus. Ou écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien:  www.rsr.ch

 

 

Rumeurs: quand Internet joue les gendarmes contre lui-même.

Dimanche 29 mars 2009

Le Mensonge (1898) de Félix Vallotton (1865-1925)
Album : Le Mensonge (1898) de Félix Vallotton (1865-1925)
Un mensonge délicatement proféré par une femme à l'oreille de son mari naïf pour illustrer la grande ingénuité avec laquelle les internautes créditent et colportent les rumeurs les plus saugrenues sur Internet.
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On assiste aujourd’hui sur Internet à la prolifération de sites destinés à démasquer ou corriger les innombrables rumeurs et dérives colportées sur la toile par les internautes eux-mêmes. Des rumeurs qui se propagent instantanément mais perdurent parfois des années durant.

C’est d’autant plus dommageable que ce fléau met à mal la réputation avérée d’Internet qui agit souvent comme un contre-pouvoir face aux mensonges de la classe politique et face aux silences de la presse traditionnelle. Au chapitre des dérives, on notera en tout premier lieu les annonces périmées qui continuent à circuler. Ainsi, des services hospitaliers français reçoivent encore des appels téléphoniques d’internautes, tous donneurs potentiels de moelle osseuse destinée à sauver une fillette décédée il y a bientôt 5 ans. Au chapitre des fausses rumeurs, on évoquera des lingettes de nettoyage qui contiendraient de l’antigel, une huile de tournesol frelatée et sciemment mise dans le commerce, Facebook et MSN qui deviendraient payants, ou encore la chaleur et les ondes dégagées par les téléphones portables qui seraient telles qu’en plaçant des grains de maïs au centre de plusieurs appareils, il serait possible de fabriquer du pop-corn… En un mot, Internet est un 1er avril tous les jours.

Dans un bois gravé intitulé « Le mensonge » et datant de 1898, Félix Vallotton s’était immiscé dans le silence étouffant d’un intérieur bourgeois où se trame une délicieuse tromperie. Un couple tendrement enlacé, à l’heure du café, savoure un instant de suavité délicieuse. La femme a porté ses lèvres à l’oreille de son mari. Que dit-elle ? Justifie-t-elle ses absences ? Son besoin d’argent ? Lui jure-t-elle fidélité et amour ? Peu importe, car ces mots tendrement susurrés sont des mensonges enrobés de papier doré. Il suffit d’observer le corps lové de Madame, c’est celui du reptile qui augure bien de la langue bifide chatouillant agréablement le lobe du jeune homme trompé. « Tout parle de rectitude et d’harmonie, écrit l’historienne d’art Marina Ducrey, mais la silhouette serpentine de la femme insinue le soupçon et le doute dans cet univers trop confiant », incarné par le mari dont le visage béat trahit la naïveté.

C’est précisément cette incommensurable naïveté avec laquelle les internautes créditent les rumeurs les plus folles qui fragilise dangereusement Internet et attire, en retour, les commentaires virulents d’adversaires aussi acharnés que la Française Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, pour qui, je cite, « Pire qu’Internet, tu meurs » et dont les services ont édité un clip vidéo apocalyptique à l’encontre de la toile (voir ci-dessous). Est-ce l’outil informatique qui nous rend si naïfs ou ne serait-ce pas que l’envie d’y croire est la plus forte et caractérise la nature humaine ? Il me souvient en tous cas d’une fausse rumeur née bien avant Internet et qui fit le tour du monde : un Noir monte dans un trolleybus lausannois et s’assied à côté d’une vieille dame qui commence aussitôt à pester haut et fort contre les étrangers de couleur. Arrive un contrôleur de billets et la dame sort son titre de transport. Le Noir le lui arrache aussitôt, l’enfourne dans sa bouche et l’avale. La dame ahurie crie au voleur, au cannibale, rien n’y fait, le contrôleur qui n’a rien vu ne croit pas un instant sa version des faits et lui colle une amende. Belle rumeur, celle-là…

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http://www.dailymotion.com/video/x7n7cs

Vous pouvez voir « Le mensonge » de Félix Vallotton en consultant l’album ci-dessus. Ou écouter cette chronique diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

La photographie choquante à but préventif ou humanitaire est contre-productive

Lundi 23 mars 2009

Rwanda Burundi, 1994
Album : Rwanda Burundi, 1994
Une photographie de Yann Morvan résumant parfaitement le malaise généré par les images-choc que les organismes humanitaires ou les offices de prévention utilisent aujourd'hui de plus en plus.
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Dans son édition du week-end, le quotidien 24Heures exhibait les photographies d’une jeune femme de 30 ans, atteinte d’un cancer et ayant subi une ablation du sein. Des images certes courageuses et destinées à la prévention, mais qui ne sont pas exemptes d’un effet choc incontestable.

De l’aveu du photographe Jérôme Henry, qui a réalisé ce reportage, choquer est bien le but recherché, à dessein de confronter directement les femmes au risque de cancer du sein. Il faut dire que la patiente se montre telle qu’elle est, affichant délibérément cette mutilation corporelle qu’elle se refuse catégoriquement à masquer à l’aide de la chirurgie reconstructive. On salue l’exemplarité de cette Valaisanne de 30 ans et l’on reconnaît volontiers à Jérôme Henry le mérite de nous rappeler que la photographie, selon le mot de Roland Barthes, est douée « d’une brutalité concluante ».

Jérôme Henry ne cache pas qu’il a esthétisé son travail, recourant notamment aux services d’un styliste. Jeux d’ombres, effets de miroir, cadrage en plongée de la malade, érotisation du modèle couché nu dans son lit, autant d’artifices qui ne sont pas sans rappeler la démarche de Pro Infirmis qui avait édité il y a 8 ans une série d’affiches sur lesquelles des handicapées posaient comme des mannequins, ostensiblement maquillées, vêtues de cuir, le décolleté largement échancré, le regard sensuel, quand elles ne fermaient pas les yeux, tout occupées à embrasser langoureusement l’être aimé. Là encore, le fard de la mise en scène venait buter violemment contre la réalité douloureuse de leur infirmité.

Le recours aux images fortes voire choquantes gagne depuis de nombreuses années les associations humanitaires et les offices de prévention : zoom avant sur le moignon d’un lépreux, violence insoutenable de collisions automobiles causées par un chauffard ou un un automobiliste occupé à téléphoner, déforestation suggérée d’un coup de hache asséné contre les jambes d’un bambin, ravages de la dope sur le visage éteint d’une adolescente en petite culotte. La frontière entre ces images et les images scandaleuses de Benetton, qui utilise le SIDA pour vendre de la laine, ou celles d’Ungaro qui  plagie les images pornographiques diffusées par Internet pour vendre un parfum, ces frontières s’estompent. Seules leurs motivations ou leurs finalités divergent et l’on est dès lors contraint de passer sans transition d’une image choquante à regarder à une image qu’il serait choquant de ne pas regarder.

Le photographe français Yann Morvan a parfaitement concrétisé ce malaise avec un cliché exemplaire pris durant un reportage au Rwanda en 1994. Parti en mission pour Médecins sans Frontières, Morvan a photographié une petite fille manifestement sous-alimentée et peinant à se tenir debout devant l’objectif. Situé en hors-champ, un médecin tend alors le bras pour la saisir à la taille et la soutenir. Métaphore de la béquille humanitaire, ce bras résume l’honorable mission de toutes les ONG au chevet des populations en détresse. En même temps, ce bras qui maintient l’enfant devant l’objectif traduit l’inévitable spectacularisation de cette même détresse que les ONG, en mal d’argent ou de notoriété, ne cessent, bon gré mal gré, de cultiver.

Vous pouvez voir la photographie de Yann Morvan ainsi que d’autres images controversées en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

♦ Site du photographe Jérôme Henry

 

Futur Musée cantonal des Beaux-Arts: les projets abondent, mais les Vaudois en voudront-ils?

Lundi 16 mars 2009

Le Major Davel de Charles Gleyre (1850)
Album : Le Major Davel de Charles Gleyre (1850)
A l'image de ces Vaudois d'hier qui condamnèrent le Vaudois Davel à la décapitation tout en l'admirant, les Vaudois cultivent un "je t'aime-moi-non-plus" à l'égard de leur futur musée des beaux-arts...
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On le sait, les Vaudois ont dit non au projet d’implantation d’un nouveau Musée cantonal des Beaux-arts à Bellerive en novembre dernier. Pour autant, la construction dudit musée n’est pas remise en cause, il faut simplement lui trouver un emplacement qui convienne et plusieurs communes du canton ont fait acte de candidature. Dernière en date, Morges.

Après la capitale lausannoise qui se propose de recycler ses vieilles choses – un dépôt de locomotives à la gare, une halle de marchandises à Sébeillon -, voilà que la province se réveille et entre dans la danse : Yverdon propose un parking qui donne envie de se pendre à un arbre ; Ollon une carrière qui donne envie de louer à l’année un bungalow au bord de la mer ; Saint-Légier un château qui donne envie de chanter la Marseillaise ; et Morges, une propriété avec vue imprenable sur l’A1, Morges étant probablement la seule ville du monde a être fissurée en son juste milieu par une belle, bonne et bruyante autoroute.

En un mot comme en cent, un Musée cantonal des Beaux-arts n’a sa place que dans la capitale et l’on se doit de lui édifier un bâtiment neuf et adapté, car je ne crois pas qu’au pays du « qui ne peut ne peut » l’on soit capable de rééditer le miracle de l’ancienne gare d’Orsay à Paris, aujourd’hui recyclée en un fabuleux musée des beaux-arts du dix-neuvième siècle. En outre, on est enclin à penser que se fédèrent déjà, à Lausanne, une Association pour le Droit des Locomotives à reposer en paix, ainsi qu’une Entente des Péripatéticiennes pour la sauvegarde de l’artisanat nocturne; à Yverdon, une Association de Défense des Parkings ; à Ollon, une Amicale des Carrières; à St-Légier, une Ligue pour la Préservation du Patrimoine Aristocratique contre la plèbe, et à Morges, une Corporation des Amis du Bitume, toutes réunies pour dire non au futur musée…

Car les Vaudois aiment les autogoals et cette propension à se tirer dans les pattes, Charles Gleyre l’avait déjà dénoncée, avec son Exécution du Major Davel peinte en 1850. On sait que Davel tenta un coup d’état en 1723 visant à libérer le pays de Vaud de la tutelle bernoise. Il échoua et fut condamné à la décapitation. Le bon sens voudrait que ce furent les Bernois qui arrêtèrent le séditieux, le jugèrent et l’exécutèrent. Or il n’en est rien, puisque c’est un Vaudois qui dénonça Davel. De fait, sur la toile de Charles Gleyre, aujourd’hui détruite, qui montre les derniers instants du Major sur l’échafaud, il n’y a aucun Bernois, ce sont tous des Vaudois, soldats, bourreaux et pasteurs compris. On pourrait dès lors imaginer que les Vaudois ont été contraints par l’occupant de procéder à l’exécution de leur héros. Justement pas, les Bernois sont même intervenus pour modérer la rigueur du jugement prononcé par un tribunal vaudois et pour empêcher qu’on torture Davel avant de le décapiter. Charles Gleyre a donc peint un autodafé édifiant: d’une part, une foule en larmes, des pasteurs emplis de componction, des bourreaux contrits, un garde plein de résipiscence, qui se voile la face, et d’autre part, ces mêmes gens venus pour l’hallali. Le major Davel était une commande de l’état de Vaud qui voulait honorer la mémoire d’un grand homme. Charles Gleyre en a fait un réquisitoire de la petitesse, un formidable abécédaire de l’hypocrisie.

Vous pouvez voir le tableau de Charles Gleyre en consultant l’album ci-dessus. Ou écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Exposition « Vides » au Centre Georges Pompidou à Paris: oserons-nous dire que le Roi est tout nu…?

Lundi 9 mars 2009

Paul Klee, Le timbalier, (1940)
Album : Paul Klee, Le timbalier, (1940)
Ramener son art à l'essentiel, comme le fait ici Paul Klee dans son hymne à la vie, alors qu'il est sur le point de mourir, ce n'est pas rien montrer, à l'instar de l'exposition VIDES du Centre Georges Pompidou à Paris qui suscite moult polémiques.
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Une exposition du Centre Georges Pompidou de Paris suscite l’indignation et l’incompréhension d’un public qui se rue sur Internet pour exprimer sa colère. Il faut dire que ladite exposition, intitulée Vides, se résume à neuf salles dans lesquelles il n’y a rien, mais alors absolument rien à voir, hormis du vide…

Et les organisateurs, conscients de la provocation suscitée par une telle exhibition, n’ont pas osé faire payer l’entrée aux visiteurs. Car la provocation est bien au rendez-vous et l’on peut reprocher aux organisateurs de la manifestation de l’avoir délibérément recherchée. En effet, les visiteurs prêts à accepter une telle exposition ressortissent bien évidemment au monde de la culture qui saura justifier le bien-fondé de cette démonstration par le vide. En revanche, le public non averti réagira classiquement, c’est-à-dire violemment, et ces vaines polémiques dont l’histoire de l’art est coutumière sont lassantes. Elles confortent le mépris des élites d’une part et la nauséeuse radicalisation des ragots balancés sur le net, d’autre part.

Parce que la culture se surajoute à la nature et parce que, dans l’univers il y a quelque chose plutôt que rien, ainsi qu’aimait à le rappeler Leibniz, le vide apparaît comme un non-sens artistique. Les artistes les plus radicaux et pionniers en la matière, comme Casimir Malevitch, ont toujours délivré quelque chose. Le « Carré blanc sur fond blanc » de 1918, œuvre extrême s’il en est, montre tout de même un carré serti dans un carré, un carré dynamique, incliné, plus proche du bord supérieur du carré primitif dans lequel il a été conçu que du bord inférieur ; un carré volontaire qui tend à l’élévation, qui aspire à sortir du cadre rigide où il a été placé, comme un bébé va sortir du ventre maternel ; un carré nouveau qui est la métaphore de la Révolution d’Octobre 1917 que le Russe Malevitch a accueillie avec enthousiasme. En ce sens, l’exposition de Beaubourg est grotesque. Pire, en ne proposant rien à voir, elle invite à la surenchère verbale, au discours de substitution, au catalogue d’exposition qui activera cette gangrène de l’art que l’écrivain Michel Thévoz appelle la « sur-compréhension » de l’œuvre : à l’instar de « L’habit neuf de l’empereur », ce conte célèbre d’Anderson, où les sujets félicitent Sa Majesté pour son nouvel habit, alors même que le Roi est tout nu, le catalogue d’exposition remplit de sa logorrhée les salles vides de l’exposition.

Certes, le vide, comme l’écrit Laurent Wolf dans « Le Temps », fonctionne aussi comme « l’évacuation progressive de tout ce qui distrait de l’essentiel ». L’évidement, le retrait, l’économie de moyens, la réduction de la palette caractérisent l’artiste au sommet de son art, capable de résumer le monde d’une formule, à l’instar de l’extraordinaire « Timbalier » que Paul Klee dessine quelques jours avant sa mort, en 1940. Que voit-on ? Deux taches rouges, un œil, deux bras en forme de baguettes frappant alternativement le tambour. Qu’est-ce que la vie, nous dit Paul Klee, sur le point de la quitter, sinon un cœur qui bat encore et injecte le dernier sang dans un corps meurtri. Mais là encore, quelque chose nous est donné à voir, nous est léguée, une pulsion de vie, avant le saut ultime dans le grand vide.

Vous pouvez voir le « Carré blanc sur fond blanc » de Malevitch, ainsi que « Le Timbalier » de Paul Klee, en consultant l’album ci-dessus. En outre, vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

 

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