Archive de la catégorie ‘Actualités et images’

« Apocalypse » sur France 2 ou la trahison des images

Dimanche 13 septembre 2009

René Magritte, La trahison des images, (1929)
Album : René Magritte, La trahison des images, (1929)
Un tableau emblématique destiné à stigmatiser le film documentaire Apocalypse produit par France 2, qui raconte l'épopée de la Guerre 39-45, avec des images colorisées...
1 image
Voir l'album

Présenté en trois parties sur France 2, le documentaire Apocalypse, qui raconte l’histoire de la Seconde guerre mondiale, connaît, après la Belgique, un grand succès d’audience en France. Des images d’archives parfois inédites, les commentaires sobres de Matthieu Kassovitz, la caution de l’historien Daniel Costelle et le savoir-faire de la réalisatrice Isabelle Clarke expliquent l’engouement du téléspectateur pour cette épopée diffusée à l’occasion de la célébration du 70ème anniversaire du déclenchement des hostilités.

Je ne vois pas ce que ce documentaire apporte de plus par rapport aux Grandes Batailles d’Henri de Turenne ou à De Nuremberg à Nuremberg de Frédéric Rossif C’est un documentaire de plus qui nous amène à le comparer avec les précédents, c’est-à-dire à banaliser son contenu au profit d’une patte spéciale, d’une approche particulière, d’un style nouveau. En l’occurrence, Apocalypse ose faire ce qu’on avait encore jamais fait, coloriser les images en noir/blanc et inventer du son pour les séquences muettes. On nous présente de fait un documentaire avec des couleurs vraisemblables, et des sons vraisemblables, on décide que cette Londonienne qui contemple sa maison en ruines portait ce jour-là vraisemblablement une robe vert-émeraude et ainsi la reconstitution se substitue au document d’archive, le plausible prend le pas sur la vérité du témoignage filmographique, la spectacularisation l’emporte sur le fait brut. Ce n’est plus la réalité telle que nous l’ont livrée les archives, c’est la réalité qu’on a envie de voir, enjolivée et sertie dans son écrin de pixels chromatiques. C’est enfin une manière de dire que le vivier des images d’archives à disposition ne suffit plus pour attirer les téléspectateurs. Il faut les booster, les customiser. Par ailleurs, Apocalypse cède à la même tentation que toutes les reconstitutions précédentes, puiser dans les archives sans se soucier de préciser quand, où et par qui ces images ont été tournées. On ne nous précise pas, par exemple, si le célèbre plan-séquence montrant Hitler debout dans sa limousine, fendant la foule dans un travelling extraordinaire, capable à lui seul de résumer l’essence d’une dictature, s’il est l’œuvre ou non de Leni de Riefenstahl, s’il a été filmé avant la guerre ou juste après la capitulation française, si l’on est à Berlin, à Nuremberg ou à Munich… Il est regrettable que cette confusion, que Claude Lanzmann, l’auteur de Shoah, a si souvent condamnée par le passé, n’ait pas été levée.

Opération marketing de la chaîne publique française, relayée par les médias, à grands renforts d’interviews et de reportages sur les coulisses du montage et sur la fatigue heureuse des auteurs fiers de leur travail accompli qui exhibent le livre du film et projettent déjà Apocalypse II et même Apocalypse III, le film de Costelle et Clarke rate sa cible. Car ce n’est pas d’images dont nous avons besoin, mais bien d’une culture de l’image, d’une réflexion fondamentale semblable à celle que le peintre belge René Magritte avait si bien inaugurée quand il avait écrit « Ceci n’est pas une pipe », au-dessous d’une représentation hyperréaliste d’une pipe, dans un tableau opportunément intitulé La trahison des images. Apocalypse n’est pas la guerre telle qu’on peut la raconter, mais telle qu’on veut la montrer, de même que la pipe de Magritte n’est pas une pipe, mais une image de la pipe.

Vous pouvez voir ci-dessous le travelling de Hitler qui fend la foule anonyme et la bande-annonce du documentaire Apocalypse, ainsi que ci-dessus dans l’album le tableau de Magritte. Vous pouvez aussi écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: Matinales

Image de prévisualisation YouTube

Image de prévisualisation YouTube

 

 

Jérôme Leuba ou le mythe de Galatée à l’envers

Dimanche 6 septembre 2009

Jérôme Leuba (1970), Battlefield #47
Album : Jérôme Leuba (1970), Battlefield #47
Une sculpture vivante qui émeut les badauds et pose des questions essentielles touchant au statut de l'art et de la réalité. Le Genevois Jérôme Leuba fait mouche...
2 images
Voir l'album

Alerté par des badauds, la police municipale de Bienne boucle une rue piétonne de la ville. En cause, la présence d’un homme patibulaire juché sur le balcon d’un immeuble et tenant son fusil d’assaut dans les mains. Renseignements pris, il s’avère que le serial killer n’est autre qu’une œuvre d’art en situation, exhibée dans le cadre de l’exposition « Utopics – L’art dans la ville » qui se tient jusqu’au 25 octobre au cœur de la cité bernoise.

Cette mise en scène est signée de l’artiste genevois Jérôme Leuba (1970) qui pratique ce qu’on appelle la sculpture vivante, avec un figurant en chair et en os, ostensiblement installé sur un vrai balcon et pourvu d’un vrai fusil d’assaut de l’armée suisse. Cette œuvre d’art s’insère dans une réflexion de longue haleine que l’artiste mène et regroupe autour d’un titre générique : « Champs de bataille ».

A l’instar des grains de raisins que le grand sculpteur grec Phidias avait si bien exécutés que des oiseaux leurrés tentaient de les picorer, l’émoi des badauds, leur coup de fil à la police, ainsi que l’intervention de la maréchaussée à Bienne ont principalement pour mérite d’inciter les badauds à se poser des questions fondamentales. Où s’arrête la réalité, où commence l’art ? Qu’est-ce qui me permet de reconnaître une œuvre d’art ? L’art et la réalité peuvent-ils fusionner et se confondre ? L’art ne devrait-il pas être ce qui se surajoute à la réalité et non ce qui la singe ? L’art peut-il être vrai ou doit-il toujours rester dans l’imaginaire, le virtuel ou le potentiel ? En outre, Jérôme Leuba vérifie notre inclination pour la peur, il sonde intelligemment nos réflexes sécuritaires, il interroge notre propension à appeler sans délai la police, à déléguer systématiquement tout ce que nous ne comprenons pas aux représentants de l’ordre et de l’autorité. Enfin, Leuba vérifie aussi combien notre rapport au fusil d’assaut helvétique s’est modifié avec le temps. Il n’est plus le garant de nos libertés éternellement préservées, l’icône de la sentinelle longeant la crête limitrophe du Jura et veillant sur la paix sauvegardée de la Suisse, au cœur d’une Europe en guerre. Il est aujourd’hui l’arme avec laquelle une recrue abat sans raison une adolescente de 16 ans qui attendait son bus à Zurich, une nuit de novembre 2007.

Le seul reproche que l’on pourrait adresser à l’artiste genevois tient dans la désillusion qui suit la découverte du pot-au-rose : ce n’était pas un serial killer sur ce balcon, mais juste une innocente œuvre d’art, un gag, une plaisanterie de mauvais goût. On se croirait presque dans un remake de la Caméra cachée ou de Surprise sur prise, ces émissions télé qui font croire à leur victime, par exemple, que leur appartement est saccagé par un gorille ou que la rue où ils habitent n’a jamais existé. Quand on leur signifie qu’ils ont été le jouet d’une mise en scène habile, on les devine soulagés, ce n’était qu’un mauvais rêve, la réalité reprend place, avec ses repères, ses familiarités. Jérôme Leuba, c’est le mythe de Galatée, mais à l’envers. Galatée était une sculpture en marbre qui devient, par la volonté de la déesse Aphrodite, une femme en chair et en os, au lieu que notre serial killer retourne à la parodie. Ainsi Jérôme Leuba, à son corps défendant peut-être, nous signifie l’échec de l’art dans sa reformulation et dans sa refonte du réel.

Vous pouvez voir la sculpture vivante de Jérôme Leuba en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Storytelling et mise en scène: la nouvelle stratégie des ministres de Sarkozy

Dimanche 30 août 2009

David, roi de la propagande politique!
Album : David, roi de la propagande politique!
Qui d'autre que le peintre français Jacques-Louis David pour illustrer les petits travers propagandistes dont se rendent coupables certains ministres de Sarkozy?
3 images
Voir l'album

Si l’on en croit la presse française, les ministres du président Sarkozy sont passés maîtres dans la mise en scène bien orchestrée et dans l’art du « storytelling » ou art de raconter des histoires. Dans les deux cas, il s’agit de servir sa cause en modifiant tout ou partie de la réalité. Dernières personnalités en date à s’être taillé cette réputation, le ministre de l’Education nationale et la ministre des Sports.

Mise en scène tout d’abord : le 17 août dernier, le nouveau ministre de l’Education nationale Luc Chatel entre dans un supermarché à la rencontre de mamans affairées au rayon des fournitures scolaires. Le ministre discute avec l’une d’elles qui se dit satisfaite que le gouvernement ait fait baisser le prix de certains articles. Petit problème, ces femmes ne sont pas là par hasard, elles sont toutes affiliées à l’UMP, le parti de Sarkozy.

Storytelling ensuite. Tout l’été, le magazine L’Express fait découvrir à ses lecteurs le bureau des ministres du gouvernement Fillon. Chacun d’eux détaille et de raconte les menus objets dont il s’entoure, objets symboliques ou futiles qui les humanisent avantageusement. Sur le bureau de la ministre des Sports Rama Yade trône un nounours : « Il m’a été offert, explique-t-elle, par des petites filles au Kenya. Leur école avait été ouverte dans un camp, en pleine banlieue de Nairobi. Elles voulaient absolument me l’offrir, ça m’a beaucoup touchée. » Petit problème derechef, ce nounours que l’on trouve aux Galeries Lafayette, porte une écharpe à carreaux rouges, le fameux krama cambodgien. C’est une petite Française qui le lui a donné, elle tenait un stand au Salon des Solidarités à Paris.

Luc Chatel et Rama Yade ont encore beaucoup de travail à faire s’ils entendent parvenir à la quintessence de la propagande qui est la combinaison de la mise en scène et du storystelling, un exploit que le peintre Jacques-Louis David a parfaitement réussi. Dans son portrait de Napoléon Bonaparte à son cabinet de travail (1812), on devine sous l’abat-jour du bureau une bougie presque entièrement consumée, cependant que dans la pénombre de l’arrière-plan se dresse une pendule de parquet indiquant 4h 10. Le tableau se lit alors comme une histoire : il est 4h du matin, Napoléon, en sentinelle valeureuse, veillant au repos des Français, a travaillé toute la nuit. Dans son hommage A Marat (1793) d’autre part, on aperçoit l’Ami du peuple dans sa baignoire rougie de sang, juste après son assassinat par Charlotte Corday. Pour parvenir jusqu’à lui, la meurtrière portait une lettre contenant une liste de traîtres que Marat voulait guillotiner, lettre qu’il tenait encore à la main quand on le découvrit dans son triste état. David substitue à cette lettre de mort, à cet appât pour requin mangeur d’hommes, une supplique parfaitement imaginaire dans laquelle Charlotte Corday implore la mansuétude, la générosité et l’humanité de sa victime.

En géographie comme en zoologie, on sait qu’il n’y a pas d’ours au Kenya. En géographie comme en zoologie, on sait qu’il y a des ours en Asie du sud-est et au Cambodge. Mais la politique dicte d’autres réalités devant lesquelles nous devons faire preuve de mansuétude, de générosité et d’humanité…

Vous pouvez voir le nounours franco-kenyo-cambodgien, ainsi que les deux tableaux de Jacques-Louis David en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Je calcule pas la canicule…

Dimanche 23 août 2009

Edgar P. Jacobs, La Marque Jaune
Album : Edgar P. Jacobs, La Marque Jaune
Une des plus célèbres BD de Jacobs, La Marque Jaune, se déroule sur fond de pluies continuelles qui tombent sur Londres. En ces temps de canicule, voilà une lecture très rafraîchissante...
3 images
Voir l'album

En ce mot d’août 2009, la canicule sévit sur la Suisse. Depuis trois semaines au moins, le soleil brille et pas une goutte d’eau ne vient rafraîchir l’atmosphère. Et le moins que l’on puisse dire c’est que je développe une héliophobie proportionnelle à la persistance du soleil sur nos contrées. Je n’en peux plus de ce jaunet débonnaire qui carbonise les tournesols et transforme la moindre parcelle de gazon en chaume rase et piquante. Je n’en peux plus de cette chaleur qui discrimine les gros et convertit la moindre de leur pérégrination en un chemin de croix. Je n’en peux plus de voir se recroqueviller la feuille d’oseille, se flétrir les fleurs, se tarir les rivières et se couvrir d’âcres fumerolles de poussière les champs qu’on vient juste de faucher. Les habits dégoulinent de sueur, les autobus sentent mauvais, le lac étouffe sous l’algue verte et, quand vient le soir, la pierre des balcons régurgite la chaleur du jour et vous la renvoie en pleine poire, comme quand on entrouvre un four préchauffé.

Mais comment a-t-on pu dans l’histoire révérer le soleil ? Comment a-t-on pu édifier des temples à sa gloire poisseuse ? Comment nos ancêtres caverneux ont-ils pu, à chaque crépuscule, redouter son inexorable disparition à son coucher ? Mais moi, Madame, si j’avais à réécrire le texte de Charles-Ferdinand Ramuz, intitulé « Si le soleil ne revenait pas », je n’aurais besoin que d’une page, que d’une ligne, que d’une phrase, que d’un mot, que dis-je, d’une seule onomatopée : « Yeah ! »

Avouez-le, vous êtes comme moi, vous rêvez de pluie. Comme moi, vous faites rimer averse avec caresse, soleil avec Bachelot… Comme moi, vous êtes Poisson ascendant Perrier. Comme moi, vous jouez les Cherokee d’opérette dans votre salon et dansez la Danse de la pluie. Comme moi, vous exhumez les fredaines d’autrefois chantées dans les classes de maternelle : « Pluie, tu me mouilles et tu me chatouilles »… Alors, faites comme moi, relisez Les Champs d’honneur de Jean Rouault et ses gouttes de pluie qui transpercent la capote de la vieille 2CV du grand-père et tombent sur votre nez dans un délicieux clapotis, plic ! plic ! Comme moi, revenez sans cesse à Balzac et aux premières pages du Curé de Tours où l’on découvre que l’abbé Birotteau est surpris par une averse, je répète, surpris par une averse… Ou alors, retournez à votre bibliothèque et saisissez-vous d’une bande dessinée à l’ancienne, écrite par le grand Edgar P. Jacobs, je veux parler de La Marque jaune. Savourez les images, les atmosphères humides et brumeuses de Londres. Car La Marque jaune se déploie sur fond de pluies torrentielles qui s’abattent sur l’Angleterre. L’asphalte de New Oxford Street y est miroitant, le pavé de Tavistock Square y est ruisselant ; les cloches de Big Ben y égrènent des sonorités étouffées par la bruine, la Tour de Londres y est fantomatique par la grâce d’une ondée infinie et Limehouse Dock disparaît sous l’effet d’un smog épais comme une éponge imbibée d’eau.

A quand, dans l’azur, les zébrures d’un orage pur ? Parce que le soleil, voyez-vous, c’est trop dur…

Vous pouvez voir des extraits pluvieux de La Marque jaune en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2 en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Succession Couchepin: ce sera Burnand ou Hodler…?

Dimanche 21 juin 2009

Taureau dans les Alpes (1884)
Album : Taureau dans les Alpes (1884)
Une toile du Vaudois Burnand à confronter au Guerrier furieux de l'Alémanique Hodler, pour illustrer la tension qui secoue la Berne fédérale, depuis qu'un Suisse allemand s'est mis en tête de succéder au Romand Pascal Couchepin au Conseil fédéral.
2 images
Voir l'album

En proposant la candidature du fribourgeois Urs Schwaller à la succession de Pascal Couchepin au Conseil fédéral, le PDC a rallumé une guerre sourde opposant au sein de notre confédération la latinité romande à la germanité alémanique.

Et tout cela parce que le Conseiller aux Etats fribourgeois Urs Schwaller n’est ni un Romand ni un Tessinois, mais un Suisse allemand. Son élection déboucherait dès lors sur une représentation totalement déséquilibrée des régions linguistiques suisses au Conseil fédéral, avec 6 Alémaniques contre une Romande, la Genevoise Micheline Calmy-Rey. La presse romande s’en émeut et exige que le successeur de Pascal Couchepin soit un Latin.

Une fois ce postulat posé, cette même presse se demande alors ce qu’est un Romand. Le journaliste Eric Hoesli, répond prudemment que la Suisse est une mosaïque de langues qui doivent toutes être représentées au Conseil fédéral. Plus hardie, la rédactrice en chef du Matin Ariane Dayer évoque « une histoire, une culture, une économie et un rapport à l’Etat complètement différents des Alémaniques. » Or cette définition est plus risquée, car l’Histoire nous enseigne qu’à ce jeu identitaire, les Romands, à l’aube du XXe siècle, ont véhiculé des arguments réactionnaires ou grotesques.

Je pense à François Fosca qui, dans « La Voie latine », dénigre le paysage alémanique fait de sapin et de montagne, au profit du paysage romand, fait de vigne et de lac. Je pense à Charles-Ferdinand Ramuz qui fustige le calvinisme, pourtant dominant à Genève et à Lausanne, parce que contraire à la latinité présumée des Romands. Je pense à Paul Budry qui affirme que « le pays romand est par physiologie, de par la règle que l’esprit suit le sang, et de par la loi plus précise que l’esprit suit la langue, une appartenance française. » Je pense à Lucienne Florentin qui exhorte les artistes à peindre français. Je pense à Cingria qui revendique et se bricole une identité latine afin de se libérer de toute influence germanique. Et ainsi le néologisme Romandie apparaît-il en 1919, tandis que le mot Boche est systématiquement associé aux artistes venus du Nord, jugés responsables d’avoir inoculé la peste expressionniste à tout le pays. Résultat des courses, la Romandie, barricadée derrière son credo identitaire sera aveugle aux avant-gardes artistiques qui triomphent à Zurich, préférant s’extasier, comme Budry, devant les peintures d’un Gottofrey qui « mange ses couleurs en cachette »

Deux artistes incarnent aux yeux des Romands cette rivalité, l’Alémanique Ferdinand Hodler et le Vaudois Eugène Burnand qui peignent chacun en 1884, un tableau complémentaire, le Guerrier furieux pour Hodler et le Taureau dans les Alpes pour Burnand. Le premier, la hallebarde dressée vers le ciel, dominant le champ de bataille, guette l’intrusion soudaine de quelque ennemi et affirme en sentinelle incontournable sa farouche détermination à mourir s’il le faut, pourvu que fût défendu le sol de la mère patrie. Le second, homologue bestial du Guerrier furieux, est un taureau sans entraves, au cœur de la nature sauvage, d’où l’humanité paraît exclue, qui affiche clairement ses attributs virils, s’affirme en dominateur incontesté d’un territoire toujours inviolé et exhale de ses naseaux un souffle bleuté, reliquat d’un mugissement terrible dont l’effet se répercute comme un défi sur les parois alpestres environnantes.

Prenons garde à ce que nous disons aujourd’hui, car nous pourrions réveiller la bête, fourbir la hallebarde d’antan, inaugurer une dangereuse corrida helvétique…

Vous pouvez voir le Taureau dans les Alpes d’Eugène Burnand et le Guerrier furieux de Ferdinand Hodler en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

 

Pascal Couchepin s’en va, les caricaturistes pleurent

Dimanche 14 juin 2009

Vieillard à lenfant (vers 1480)
Album : Vieillard à l'enfant (vers 1480)
Le portrait d'un vieillard et d'un jeune garçon de Domenico Ghirlandaio pour prendre congé du Conseiller fédéral Pascal Couchepin et de son nez formidable.
5 images
Voir l'album

On le sait depuis peu, Pascal Couchepin quittera le Conseil fédéral en octobre prochain. Un départ qui va sans doute faire le malheur du dessinateur de presse Bürki qui s’était focalisé sur le nez particulièrement expressif du tribun valaisan.

Bürki est en effet un grand sentimental. Il pleurera sans doute la retraite politique de Couchepin comme il avait pleuré celles d’Yvette Jaggi et de Jean-Pascal Delamuraz dont les visages se prêtaient merveilleusement à la caricature. Le propre du dessin de presse est en effet de détecter un trait particulier du visage et de l’exagérer. On se souvient ainsi du menton de Joseph Deiss, de la lèvre inférieure de Christoph Blocher et l’on s’amuse aujourd’hui du bol de cacao posé sur la tête de Micheline Calmy-Rey.

En s’attachant à l’appendice nasal du Conseiller fédéral valaisan, Bürki a toutefois touché un organe propice à réveiller des susceptibilités douloureuses. Nul n’ignore en effet que la caricature antisémite, dressant une anthropométrie des Juifs, s’est focalisée sur le nez qu’elle dessinait en forme de 6 à l’envers. Depuis lors, le sujet est devenu sensible. Et il l’est d’autant plus que le nez est considéré comme le moins développé de nos cinq organes sensoriels, qu’il est ce que l’Homo sapiens sapiens aurait le plus atrophié, en regard, par exemple, de l’acuité olfactive de l’Homme de Neandertal. Par ailleurs, notre société hygiéniste considère l’odorat comme la perception la moins noble qui soit et s’évertue à combattre les odeurs, car ces dernières ont tendance à nous rapprocher d’un peu trop près de la gent animale. Au XVIIIème siècle, lorsque le philosophe La Mettrie voulut démontrer que l’intelligence, la mémoire, le plaisir, la colère, la connaissance, le désir, l’habilité à comparer, bref que toutes nos émotions et toutes nos facultés cognitives provenaient de nos cinq sens, il le démontra a contrario en choisissant ce qui lui paraissait être le sens le plus vil et le plus méprisable, l’odorat. Enfin, depuis Patrick Süskind et son livre « Le Parfum », nul n’ignore que le nez est irréversiblement associé à l’un des plus grands criminels de la littérature mondiale, Jean-Baptiste Grenouille, tueur de pucelles à l’odorat et à la mémoire olfactive surdéveloppées. Et nul n’ignore non plus que l’on doit à l’appendice nasal de Cléopâtre, l’une des figures de rhétorique les plus difficiles à expliquer aux élèves, l’anacoluthe telle que Blaise Pascal l’a magnifiée en ces termes : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face du monde aurait changé »…

Monsieur Couchepin, vous qui êtes de la lignée des Achille Talon, permettez-moi, en guise d’adieu, de vous offrir le plus célèbre nez de l’histoire de l’art, celui du « Vieillard à l’enfant » que Ghirlandaio peignit vers 1480. C’est un vieil homme, le nez défiguré par une rosacée ou rhinophyma, qui porte un regard d’une infinie bonté vers son petit-fils, à qui il transmet le témoin de la vie. L’amour et la confiance sont plus forts que les préjugés physiques, nous dit Ghirlandaio, ils surpassent l’aspect éphémère de notre enveloppe corporelle. C’est ainsi, Monsieur Couchepin, que nous nous souviendrons de la bête politique que vous fûtes, oubliant bien vite la caricature, en regard de laquelle, vous pourrez toujours répliquer : « C’est un peu court, jeune homme, on aurait pu dire bien des choses en somme »…

Vous pouvez voir le tableau de Ghirlandaio, ainsi que des caricatures de Bürki, en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle est diffusée tous les lundi matin à 7h45 sur les ondes de la Radio Suisse romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

Epreuves du baccalauréat 2009 dans le canton de Vaud: c’est parti!

Dimanche 7 juin 2009

Muntean & Rosenblum, Sans titre (1999)
Album : Muntean & Rosenblum, Sans titre (1999)
Muntean & Rosenblum peignent des adolescents presque insignifiants, plongés dans un mal-être qui a quelque chose de poignant. Ces mêmes ados n'en passent pas moins leur BAC et rassemblent à cette occasion un savoir qu'on peut leur envier...
6 images
Voir l'album

C’est ce matin qu’ont commencé les épreuves écrites du baccalauréat dans le canton de Vaud. Un examen incontournable pour des gymnasiens envers lesquels j’éprouve une tendresse et une admiration particulières.

Le professeur que je suis ne peuten effet s’empêcher d’être ému à l’approche de ces examens. Pensez qu’à l’instant où il pénètre dans la salle et attend la distribution du premier paquet d’épreuves, un gymnasien incarne l’idéal humaniste de la Renaissance. A son niveau bien sûr, il concentre un savoir à nul autre pareil, un savoir que jamais ensuite il ne conservera, trop occupé à se spécialiser dans un domaine bien particulier. A 8 heures, ce matin, la tête bien pleine et bien faite, il aura engrangé et maintenu vaille que vaille une grammaire allemande et un vocabulaire anglais ; il aura stocké la psychologie des personnages des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ; il n’ignore rien de l’idéalisme cartésien qu’il saura confronter à l’empirisme de John Locke ; il est à même de vous expliquer les subtilités de la gamme pentatonique et pourquoi la perspective linéaire à deux points de fuite a révolutionné la peinture occidentale. Le calcul des probabilités ni l’algorithme d’Euclide ne lui sont étrangers, cependant qu’il déploie une carte du monde où s’alignent les grandes capitales et que l’archivage des dates de l’histoire dessine sur son front les fils intentionnels reliant notre passé à notre avenir.

Je suis certes un brin lyrique et peut-être très naïf, mais qu’il me soit permis, à titre tout à fait exceptionnel, de ne pas me reconnaître dans l’image que trois artistes ont régulièrement donnée des adolescents, je veux parler de Roy Lichtenstein et du couple Muntean & Rosenblum. Le premier est passé maître dans la représentation de midinettes blondes et sentimentales, ramenées au seul stade de l’émotivité la plus primaire et tout juste capables d’ânonner des stéréotypes à l’eau de rose. On en veut pour preuve l’une de ses œuvres les plus connues, « M-maybe » (1953), montrant une ravissante idiote, tout droit sortie des comics américains et se demandant pourquoi son chevalier servant n’est pas au rendez-vous. Quant à Muntean & Rosenblum, ils peignent des adolescents, esclaves des loisirs ou de la compulsion à être jeune et créatif, mais qui tous échouent à signifier. Vautrés sur des canapés ou installés dans les décors impersonnels de la modernité que sont un Mc Donald ou un parking, ils arborent des poses résignées et véhiculent de flasques provocations . Tout autour de la toile enfin, de brefs messages rédigés à la main expriment des opinions à quatre sous, des platitudes éculées qui sont le miroir de leur existence. Des textes qui parlent d’une envie d’inhabituel, d’un besoin de mystère, de la perte de l’expérience vitale, d’une rébellion que la génération dépeinte par Muntean & Rosenblum n’aura jamais le cran de faire…

Je maintiens au contraire, qu’à cette heure, le gymnasien qui reçoit sa première épreuve écrite ressemble au jeune Pantagruel à qui son père Gargantua écrivait : « qu’il n’y ait mer, rivière ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l’air, tous les arbres, arbustes et fructices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les métaulx cachéz au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy, rien ne te soit inconneu. » Bonne chance à tous et vive le savoir !

Vous pouvez voir les œuvres de Roy Lichtenstein et du couple d’artistes Muntean & Rosenblum en consultant l’album ci-dessous. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Clara Morgane ou quand le porno combat efficacement le viol

Dimanche 31 mai 2009

René Magritte, Le Viol (1934)
Album : René Magritte, Le Viol (1934)
La femme ramenée aux organes attentés par le violeur. Une métonymie effrayante contre laquelle se bat le Collectif féministe contre le viol. Avec l'aide d'une ex-star du hard, Clara Morgane.
2 images
Voir l'album

http://www.dailymotion.com/video/x9f3xn

Cela ressemble à un clip pornographique, l’actrice est une ancienne star du X, mais c’est bel et bien un film commandité par le Collectif féministe contre le viol que les internautes découvrent depuis peu sur la toile. Un film choc destiné majoritairement aux 15-25 ans, bardé d’un slogan des plus élémentaires : « Quand c’est non, c’est non ».

Devant la recrudescence des agressions sexuelles en France, qui aurait triplé en vingt ans, le Collectif féministe contre le viol a initié cette campagne de prévention, en s’assurant les services de Clara Morgane, ex-star du X et ancienne présentatrice vedette du Journal du Hard sur Canal+. Certes, ce n’est pas la première fois que l’on sensibilise les Français sur ce thème abominable, cependant jamais on n’était allé aussi loin qu’aujourd’hui. Car, avec Clara Morgane, on recourt au canevas classique de la pornographie : un homme gravit les escaliers d’un immeuble en haletant. Il sonne à une porte et Clara Morgane lui ouvre en disant : « J’en pouvais plus d’attendre ! ». L’homme la suit dans l’appartement, elle est seule, sa robe blanche détrempée fait deviner ses formes généreuses. On arrive dans la cuisine, l’évier fuit gravement, on comprend pourquoi Clara est mouillée, on comprend aussi que l’homme est plombier. Clara se penche vers le siphon, sa robe dévoile ses cuisses, le plombier n’en peut plus, s’apprête à la toucher, mais la femme se rebelle : « Qu’est-ce qui te prend ? T’as vu ta tête ? », lui dit-elle et l’homme se contemplant dans la glace s’aperçoit affublé d’une tête de chien. « Le désir, c’est pas contagieux, conclut Clara. Alors quand c’est non, c’est non. »

Le plombier et la femme au foyer, à l’instar de l’infirmière et de son patient ou du patron et de sa secrétaire, ressortit au registre éculé du couple pornographique. Les gros plans sur la bouche toujours entrouverte de Clara, de même que les formules du genre « J’en pouvais plus d’attendre », relèvent là aussi du film hard. Or, c’est paradoxalement en puisant dans cet abécédaire de la pornographie que le clip de prévention contre le viol atteint sa cible. Car, soudainement, il déroge à un principe fondateur et incontournable du genre, le consentement tacite et permanent de la femme. Là où Clara Morgane disait traditionnellement : « Oui ! », elle dit « Non ! » Le clip s’arrête là, on ne saura pas si ce « non ! » a été dissuasif, mais il aura eu le mérite de rappeler que sans consentement, il y a viol, que même une prétendue allumeuse n’est pas responsable.

En 1934, le peintre surréaliste belge René Magritte avait abordé la question avec « Le Viol », une toile célèbre où le visage de la victime est un agrégat des organes attentés par le violeur : les seins à la place des yeux, le nombril pour le nez, le sexe pour la bouche, un corps nu dans un visage qui stigmatise la traumatique et obsédante représentation de la femme par l’homme. Parce qu’il néantise la victime, en niant son visage et son âme, le regard opère un premier viol, nous dit Magritte. Lequel s’ajoute au viol physique en réduisant la femme à ses organes, la ramenant à la chair blessée et à son statut d’objet. C’est pour éviter que ne se vérifie cette terrible métonymie que le Collectif se bat, offrant à Clara Morgane l’insigne honneur d’être, au sens sartrien du terme, un sujet.

Vous pouvez voir « Le Viol » de René Magritte en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

Trois sites évoquent « Le Viol » de Magritte de manière pertinente. Je m’en suis largement inspiré:

http://dadoululu.skyrock.com/

http://mucri.univ-paris1.fr/mucri11/article.php3?id_article=186

http://emkw.blogemploi.com/mon_weblog/2006/03/magritte_ceci_c.html.

 

 

 

 

Sous le sceau de l’anonymat, sous le signe du verso

Lundi 25 mai 2009

Le vieil homme et le lac, (entre 1985 et 1989)
Album : Le vieil homme et le lac, (entre 1985 et 1989)
peint par Emilienne Farny (1938, acrylique, 80X80cm, collection privée). Un homme de dos, métaphore de cet anonymat dans lequel se complaisent les Suisses.
3 images
Voir l'album

Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à témoigner sous couvert d’anonymat, dans une affaire qui n’est en rien compromettante, si ce n’est un réflexe sécuritaire propre aux Suisses…

Petit rappel des faits : le 23 mai dernier, le journal « 24Heures » rapportait qu’en France, après l’agression d’une enseignante par un élève de 13 ans, le ministre de l’éducation Xavier Darcos envisageait non seulement d’autoriser les professeurs à fouiller le cartable des lycéens, mais aussi de créer une police mobile des écoles destinée à investir rapidement les établissements scolaires en cas de violence. Soucieux de comparer la France et la Suisse romande, en matière de délinquance à l’école, le quotidien lausannois interviewait le directeur d’un important collège vaudois. Lequel acceptait de témoigner, sous le sceau de l’anonymat. Pourquoi, diable, sous couvert d’anonymat ? Le sujet n’était pas compromettant, il ne s’agissait pas de dénoncer une quelconque réforme de l’enseignement vaudois, notre homme, d’ailleurs, a balancé des propos consensuels et rassurants tels que : « En Suisse, nous n’en sommes pas là » ou « nous n’avons à déplorer que quelques affaires mineures, un canif ou des images pornographiques sur un téléphone portable ».

Est-ce la peur du ridicule ? La crainte d’enfreindre le sacro-saint devoir de réserve ? Toujours est-il que, dans ce cas présent, l’anonymat apparaît comme le degré zéro de l’authenticité, cette authenticité dont les philosophes Heidegger et Sartre faisaient une condition sine qua non à l’accomplissement et à la réalisation de l’Homme, dans son projet d’existence. Je me souviens de la colère de Jacques Pilet, alors rédacteur en chef de L’Hebdo, lorsqu’il avait appris que dans le cadre d’un dossier de la rédaction sur le statut et le rôle du parrain et de la marraine au sein de la famille, des hommes et des femmes n’avaient consenti à témoigner qu’anonymement. « Il y a, dans le monde, avait-il dit, des gens qu’on enferme ou qui paient de leur vie le fait de témoigner à visage découvert. »

Le syndrome des lunettes noires, de l’identité refusée, du visage flouté, de la parole voilée ou du témoin qui nous tourne le dos, l’artiste lausannoise Emilienne Farny en a fait, des années durant, le motif de sa peinture, articulée autour de ce qu’elle nommait le bonheur suisse. Le bonheur suisse, ce sont des hommes et des femmes qui se calfeutrent dans des villas proprettes, encloses et sans portes, cernées de thuyas, dont les fenêtres vous épient désagréablement, véritables leçons d’ordre et de morale où la nature apparaît engazonnée et domestiquée, où la vie sauvage se résume à des taillis soigneusement ciselés. Des hommes et des femmes reclus dans l’anonymat de leur vie standardisée : tonte du gazon le samedi matin et grillade au barbecue le dimanche. Des hommes et des femmes systématiquement représentés de dos. « Pas de visages, pas de regards, pas d’expression, aucun message psychologique. » Juste l’immobilité, le silence, le déni d’existence et cette réclusion volontaire dans l’incognito confortable du propre en ordre.

A l’heure où la junte birmane s’acharne une nouvelle fois sur cette sentinelle des libertés qu’est Aung San Suu Kyi, nous sommes invités à décliner nos identités, à tomber le masque et la fausse barbe, en un mot à davantage de courage.

Vous pouvez voir, en trois tableaux, « Le Bonheur suisse » d’Emilienne Farny en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, sur notre site Internet: www.rsr.ch

 

 

Chappatte m’agace

Dimanche 17 mai 2009

La Mort est dans le champ
Album : La Mort est dans le champ
Un reportage en forme de bande dessinée réalisé par Chappatte.
1 image
Voir l'album

Les lecteurs du journal « Le Temps » ont récemment pu lire le reportage en bande dessinée que le dessinateur maison Chappatte a réalisé au Sud-Liban. Intitulé « La mort est dans le champ », ce reportage particulièrement douloureux évoque les ravages causés au sein de la population civile par les bombes à sous-munitions non explosées qui jonchent le sol.

En effet, suite à l’offensive israélienne lancée contre le Hezbollah libanais en 2006, des millions de ces bombes, qui peuvent disperser plusieurs centaines d’explosifs sur une surface grande comme plusieurs terrains de football, ont été larguées dans les champs, dans les jardins, sur les chemins, partout où hommes, femmes, enfants passent, travaillent et jouent.

Avec son reportage en bande dessinée, Chappatte frappe juste et nous bouleverse. Rompu aux techniques de la narration, il en utilise toutes les techniques, à commencer par le choix d’un titre fort, « La mort est dans le champ », sorte de pendant douloureux au poème de Paul Fort, « Le bonheur est dans le pré ». Il choisit aussi un incipit très prenant, la mort d’un enfant qui vadrouillait dans la forêt et confondit bombe et caillou. Il ouvre et clôture sa BD sur une image idyllique et panoramique. Ici, une plaine ondulante rythmée par l’alignement harmonieux des oliviers, là un amandier en fleur. Dans l’une comme dans l’autre, cependant, rôde la mort. Un sinistre panneau rouge avertit que l’oliveraie est constellée de mines, quant à l’amandier, il abrite sous son ombre et dans son sol, une bombe intacte, gorgée de sous-munitions. Comme on n’ose pas la déterrer, elle repose, tel un mort vivant, sous une mince dalle en béton.

L’avantage de la BD est qu’elle peut reconstituer, raconter et représenter de l’intérieur les drames quotidiens endurés par les civils libanais, sans qu’on n’exige de  Chappatte les preuves qu’on réclamerait auprès d’un journaliste de la presse écrite et sans que ne pointe chez le lecteur ce zeste de suspicion qui entoure désormais le reportage photographique, trop souvent manipulé. S’il recourt au portrait photographique, c’est à dessein d’authentifier les protagonistes de son récit, des images qu’il s’empresse d’ailleurs de picturaliser. Et lorsque la réalité dépasse ce que l’on pourrait imaginer, Chappatte juxtapose photographie et dessin, à l’exemple de ce panneau publicitaire sur lequel on peut lire : « Kiss me again », une affiche vantant un chewing-gum destiné à chasser la mauvaise haleine et plantée dans le chaos d’un décor de guerre…

Le seul reproche à faire à Chappatte n’est pas dans le contenu de son reportage, mais dans la propension qu’a ce dessinateur à jouer les clowns tristes. Chaque jour dans le quotidien Le Temps, il nous invite à rire de l’actualité, à prendre de la distance vis-à-vis de nos travers comportementaux. à  nous moquer de nos élus politiques, à rire de la Sarkozye ou de l’Obamania. Et puis, soudain, par le biais de ses reportages en bandes dessinées, nous sommes expressément priés de ne pas rire, car la chose est grave. On passe ainsi, sans transition, d’une chose dont il serait grotesque de ne pas rire, à une autre pour laquelle le rire apparaîtrait comme une forme suprême de la cruauté. Permis de rire, permis de pleurer, Chappatte nous dicte une morale permanente et indécrottable que l’on est en droit de trouver particulièrement agaçante.

Vous pouvez voir la bande dessinée de Chappatte en cliquant sur ce lien: « La mort est dans le champ »

Vous pouvez consulter le site de Chappatte

Vous pouvez écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur ce lien: www.rsr.ch

 

12345...10