Plonger dans la viscosité du monde: l’art pétrolifère

Tabatière cachettée au goudron, 2006
Album : Tabatière cachettée au goudron, 2006
Une oeuvre de la série Noir désir de Jérôme Rudin.
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Il n’est pas innocent l’artiste qui se sert du pétrole comme d’un matériau propice à la création artistique. Il sait ce qu’il fait, il sait où il va. Il n’ignore pas qu’il convoque sur la toile une part de la misère du monde, avec ses haines et ses rivalités, avec son lot de guerres économiques et de marées noires.  Il n’ignore pas qu’il trempe sa peinture dans le consumérisme avide de nos sociétés occidentales, dont dix épuisent à elles seules les deux tiers de la production mondiale. Il n’ignore pas l’angoisse permanente qu’éprouvent les nations dépourvues de cette huile minérale et, conséquemment,  le ressentiment parfois violent véhiculé à l’encontre  de ces peuples du désert, légataires d’une terre d’or noir. « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », disait une propagande malsaine dont le non-dit, borderline, insinuait que ses heureux propriétaires jouissent, mais ne pensent pas.

Il sait où il va, l’artiste, quand il appréhende cette sombre matière et en décline les épaisses propriétés. Il sait que le pétrole est la métaphore moderne de la peau de chagrin balzacienne. Une addiction qui croît cependant que son tarissement inéluctable approche, et,  avec lui, l’apocalypse promis par les prévisionnistes taciturnes. Et alors que d’aucuns nous exhortent  à  la sagesse, à l’épargne et à la parcimonie, nous cédons avec davantage de frénésie aux plaisirs qu’il nous procure. « Carpe diem quam minimum credula postero » disait Horace (Cueille le jour sans te soucier du lendemain). Et comment voudrions-nous renoncer à la vie moderne dont les moindres strates ou les fibres les plus infimes nous ramènent à la ténébreuse roche carbonée ? Baromètre de nos énergies vitales, le pétrole s’immisce dans les plaisirs et les nécessités de l’Homme. Il est plastique et cosmétique, vêtements et macadam, combustible et médicaments ; il est le kérosène de nos voyages et le diesel de nos bouchons, sur la route du Sud et ses étés interminables. Tout cela, l’artiste ne le sait que trop bien.

C’est donc en conscience qu’il descend de sa tour d’ivoire et s’immerge dans la viscosité du monde. Il est désormais des nôtres,  qui respire la vapeur méphitique et enivrante de l’essence, qui s’effare de la ronde des prix du brut et s’émerveille, la nuit, devant  la formidable architecture des raffineries, à la périphérie des villes. Ce sont d’improbables vaisseaux fantômes, qu’allument quelques feux haut perchés, dans un chaos de cheminées, de tubulures et de ronflements, un labyrinthe de machines étincelantes et hostiles, un horizon de fureur et d’acier, un Voreux moderne où coule un sang noir. Le monde a les yeux de Chimène pour cette substance  de requiem dont l’aventure circonscrit la grandeur et la limite de l’Homme.

Les livres d’histoire nous enseignent qu’en des temps immémoriaux des mares de goudron, de part et d’autre du monde, ont englouti des bêtes inouïes, laissant aux paléontologues contemporains le soin de nourrir le savoir et la perplexité des hommes. Les récits de voyage racontent comment les grands explorateurs fendirent la houle et l’écume, étrennèrent des routes maritimes juchés sur le pont de caravelles colmatées au goudron de bois de Finlande. Les manuels de géographie célèbrent cet ancêtre du revêtement routier dont la reptation tranquille vainquit les sables du Sahel et convia les populations nomades à un festin de troc, dans les marchés improvisés sur les bas-côtés du long ruban noir. Les aventures de Lucky Luke nous rappellent enfin le sort réservé aux tricheurs de cartes dans le Far West légendaire: on les ramenait à la frontière du comté, le corps enduit de goudron et de plumes. Témoin ou acteur des grands drames cosmiques et des grandes farces de la comédie humaine, le goudron, à l’instar du silex et de l’ordinateur, archive la mémoire collective. Le temps s’y envase, la vie s’y embourbe dans un noir désir.

Or c’est précisément cette substance épaisse et visqueuse que le peintre Jérôme Rudin s’est appropriée pour la confection de sa nouvelle série de tableaux. Déposé sur la toile en longues bandes éraflées par les dents d’un grattoir ou d’un râteau, le goudron délimite sans transition des frontières abruptes, enlise tout ce qui fut peint ou collé précédemment dans un silence fossile. Matières plastiques, papier peint, tissus et brou de noix, tous figés dans la glu noire, n’abdiquent pas pour autant et affleurent à la surface comme les stigmates de la vie sourdent à l’entour des paupières ou des lèvres. La toile acquiert un relief que la capture de la lumière accentue et magnifie. En élisant la manière noire, Jérôme Rudin s’est assombri, assagi, agrandi. Il enterre sa vie de garçon dans les strates de sa peinture, sans la renier pour autant. Car les mains sales, plongées dans la veuve noire, perpétuent son goût jamais démenti pour les matières et les mélanges alchimistes. Seulement, l’artiste passe à autre chose et cette gravité du moment requiert de l’ombre. Rudin broie du noir avec un ineffable plaisir et apprivoise lentement ce matériau d’apparence inhospitalière et dérangeante qui n’en renferme pas moins des propriétés plastiques extraordinaires. Il n’est plus temps de rire de Jérôme Rudin. Il faut apprendre à regarder sa peinture et à s’y noyer.

3 Réponses à “Plonger dans la viscosité du monde: l’art pétrolifère”

  1. kouki dit :

    j’aime ce texte tout fait de matière brute

  2. free hd sex tube dit :

    Plonger dans la viscosite du monde lart petrolifere.. Very nice :)

  3. Stefan dit :

    très intéressante approche du monde pétrolier! merci :)

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