Révolte. Vandalisme, liberté d’expression. La vérité sur les murs, les mensonges dans les journaux. Voilà ce qu'on peut lire sur un graffiti à Rome. Le graffiti est fondamentalement subversif et rétif à toute valorisation esthétique.
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Pierre Maudet, conseiller administratif de la ville de Genève, en charge de l’environnement urbain et de la sécurité, mène un combat de longue haleine contre les tags et les graffitis. Et ça marche: non seulement il obtient des résultats, mais ses initiatives intéressent aussi la presse romande qui relaie sa croisade et lui assure ainsi une publicité d’enfer. Pour autant, cette croisade n’a rien de glorieux.
Il ne se passe pas une semaine, en effet, sans que la presse écrite ne parle de Pierre Maudet, le jeune et brillant radical genevois, élu conseiller administratif de la ville de Genève à 29 ans. La semaine dernière, pas moins de trois articles l’ont mis sur le devant de la scène et l’on ne peut que saluer l’art avec lequel Pierre Maudet gère sa communication. Orateur impeccable, bien sur lui, bel homme, clair et précis, à l’aise à l’interview comme sur un plateau de télévision, quand il sut tenir la dragée haute à Laurent Ruquier sur France 2 et défendre avec superbe la place financière helvétique, Pierre Maudet sait parler de tout, avec assurance et brio, tant de politique culturelle, de réforme de notre armée et de fiscalité que d’emploi, de logements et d’assurances sociales et il a aussi des vues pertinentes en matière d’éthique et de philosophie politiques.
Le drame, c’est que Pierre Maudet exerce ses talents à la tête d’un dicastère qui n’est pas à sa hauteur, je veux parler du département de l’environnement urbain et de la sécurité. Don Quichotte partait en guerre contre des moulins, Pierre Maudet mène croisade contre des bennes à ordures, des décharges sauvages, s’égare dans la propreté urbaine et dilapide son talent dans la chasse aux graffitis qui le contraint à des formules populistes tels que les tags génèrent l’insécurité , un propos que ne renieraient ni un UDC grincheux ni un extrémiste de droite.
Il serait à propos de rappeler à Pierre Maudet que le spray, le tag ou le graffiti, par nature, récusent les cimaises des musées et les cadres dorés de la peinture neutralisée ; que leur vitalité s’inscrit précisément dans la subversion du médium, en accaparant les murs, les façades et le décor urbains. Qu’ils échappent volontairement à toute assignation esthétique et s’articulent autour d’une fondamentale impertinence sémiologique. Qu’ils illustrent parfaitement ce propos de Baudrillard pour qui la rue est le seul authentique moyen de communication de masse, la télé, la presse, la publicité et les musées ayant verrouillé toute interactivité par leur discours unilatéral, tyrannique et dogmatique. Qu’ils se réapproprient un espace urbain confisqué, détourné, nécrosé par l’urbanisme technocratique, par le trafic automobile, par les façades bancaires bardées de promesses fallacieuses et par les vitrines de magasins ivres d’exhortations consuméristes. Que les graffitis, enfin, réactivent l’impulsion enfantine et jubilatoire à tacher, gicler, dégouliner, maculer. C’est pourquoi, comme l’écrit magnifiquement Michel Thévoz, une ville sans sprayages est comme la maison sans enfants dont rêvent tous les propriétaires immobiliers1.
Pierre Maudet, changez de dicastère, faites-vous plus discret ou retrouvez l’enfant que vous avez été, mais arrêtez cette traque idiote qui s’est conclue ce week-end par l’emprisonnement absurde d’un tagueur. La ville de Genève ne vous appartient pas, la propreté est un idéal publicitaire et mensonger, ou alors elle est l’émanation idéologique d’une société propre en ordre et vieillissante dont je me refuse à croire qu’elle a fait de vous un parangon.
Vous pouvez voir une sélection de graffitis urbains en consultant l’album ci-dessus. Et écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à la page des Matinales d’Espace 2, en cliquant sur le lien suivant: www.rsr.ch
1. Je m’inspire ici largement d’un texte de l’historien d’art Michel Thévoz dont j’ai repris textuellement certains passages: « Le mur, zone érogène » in ART, FOLIE, GRAFFITI, LSD, ETC., (Editions de l’Aire)