Lauréat du World Press Photo, le Suisse Jean Revillard suscite la polémique

Un reportage controversé sur la misère
Album: Un reportage controversé sur la misère
Jean Revillard remporte le premier prix de la catégorie "Problèmes contemporains" du World Press Photo 2008. Un reportage que n'apprécie pas du tout Louis Mesplé, journaliste et historien de la photographie
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Si l’on en croit le journaliste et historien de la photographie Louis Mesplé, la cuvée 2008 du World Press Photo est décevante. Cette fondation néerlandaise qui délivre depuis 1955 une soixantaine de prix récompensant les meilleures photographies de l’année écoulée, a couronné un travail compassé et sans éclats. Parmi les lauréats, le photographe suisse Jean Revillard est plus particulièrement pris à partie par cet éminent spécialiste de la photographie.

Qu’a donc fait Jean Revillard pour mériter cette philippique ? Un étonnant travail, en vérité, qui a remporté le premier prix dans la catégorie « Problèmes contemporains ». Jean Revillard a photographié deux ans durant la communauté des migrants stationnés à Calais, dans le Nord de la France qui attendent un hypothétique passage en Angleterre et vivent en pleine nature. Ils habitent des cabanes de fortune où ils entassant leur misère et leur famille. Ce sont ces huttes que Jean Revillard a photographiées qui rappellent par contraste nos cabanes d’enfant quand nous jouions les Robinson de pacotille, entre l’heure du goûter et le feuilleton Rintintin.

Louis Mesplé reproche à Revillard d’esthétiser cette misère par le biais d’un savant éclairage qui apporte une lumière extrêmement crue ou crépusculaire, comme si la réalité brute ne suffisait pas, comme s’il fallait la customiser. Mesplé évoque à ce propos la fameuse colère du réalisateur français Jacques Rivette contre la dernière scène du film « Kapo » de Gillo Pontecorvo, tourné en 1959, où l’on voit une détenue se jeter contre les barbelés électriques fermant l’enceinte d’un camp de concentration nazi. La caméra sur des rails initie alors un travelling avant, en contre-plongée, qui vient recadrer le cadavre, le magnifier, le dramatiser. Jacques Rivette considéra que ce travelling était abject, que quiconque s’avisait de surajouter quelque chose à l’horreur ne méritait qu’un profond mépris.

En peinture, une fameuse polémique opposa le dramaturge allemand Bertolt Brecht au peintre George Grosz qui s’était rendu célèbre durant l’entre-deux-guerres par ses dessins manichéens. Il n’avait de cesse d’opposer la misère ouvrière d’une part à l’opulence bourgeoise d’autre part. Ses dessins, la plupart du temps scindés en deux, offraient une vision caricaturale de la société allemande. Ici les riches, les oisifs à grosses nuques, occupés à compter leurs sous, là les pauvres, les faméliques, rongés par le souci quotidien de leur survie. Sous prétexte de dénoncer les inégalités sociales, lui avait dit Brecht, vous vous complaisez, fasciné que vous êtes par le malheur des uns et la réussite insolente des autres, priant tout bas pour que ces injustices ne fussent jamais réparées, car elles vous fournissent matière à peindre.

Au final, deux camps s’affrontent: d’une part, il y a Mesplé, Rivette et Brecht qui recommandent une mise à distance nécessaire de l’artiste et de l’autre, Revillard, Pontecorvo et Grosz qui rappellent que l’art est avant tout affaire de subjectivité. L’excès des uns les amène à rêver d’un art sans artistes -- Rivette n’écrit-il pas « puisqu’il faut bien un homme derrière une caméra »… -, l’excès des autres les conduit à tranmsuer la réalité en oeuvre d’art. A la décharge de Jean Revillard, on rappellera que cette tentation est entre autres motivée par la démission des journaux qui rechignent de plus en plus à publier des photoreportages. Ce sont aujourd’hui principalement les musées qui remplissent cet office, d’où cette inflexion du photojournalisme vers la photo d’art dont rend très bien compte la décevante cuvée 2008 du World Press Photo.

Vous pouvez voir les photos de Jean Revillard et les dessins de George Grosz en consultant l’album ci-dessous. Vous pouvez en outre écouter cette chronique telle qu’elle a été diffusée sur les ondes de la Radio Suisse Romande, Espace 2, rubrique des Matinales, à l’adresse suivante: http://www.rsr.ch/espace-2/matinales#mardi

 

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